Plaisir solitaire

Patrick Doucet, auteur et professeur de psychologie au cégep Marie-Victorin
Photo: Adil Boukind Le Devoir Patrick Doucet, auteur et professeur de psychologie au cégep Marie-Victorin

Absente des manuels scolaires, ignorée par l’éducation familiale et bannie par la plupart des religions, la masturbation reste un tabou important dans la société. S’envoyer seul au septième ciel est pourtant une pratique normale, naturelle et bénéfique, dont personne ne devrait avoir honte, plaide l’auteur Patrick Doucet dans son dernier livre.

Dans Ces tabous tenaces. La masturbation, la pornographie et l’éducation, qui a rejoint les tablettes des librairies cette semaine, l’auteur et professeur de psychologie au cégep Marie-Victorin se penche sur ce « thème improbable » et pourtant incontournable qu’est la masturbation. Car tout le monde le fait — ou presque — même si personne n’en parle.

« Pourquoi parler de quelque chose qui nous apporte une certaine joie de vivre devrait-il générer autant de malaise ? » se questionne à voix haute Patrick Doucet en entrevue avec Le Devoir. Il admet pourtant lui-même ne pas avoir toujours été à l’aise d’en parler. « Je n’aurais jamais osé écrire un tel livre il y a 20 ans », concède-t-il. Mais à force de lire sur le sujet et de s’étonner un peu plus chaque jour des idées reçues rapportées par ses élèves pendant son cours, il a décidé d’y accorder tout un livre.

Études, faits historiques, anecdotes et témoignages à l’appui, Patrick Doucet vient apporter des réponses et déboulonner les mythes du passé tant sur la masturbation que sur la consommation de pornographie qui l’accompagne.

Histoire d’o

Pendant des siècles, l’onanisme (son petit nom savant) était considéré par l’Église comme un « odieux péché », un acte contre nature aux conséquences graves. Un discours qui a d’ailleurs été repris plus tard par des médecins, des scientifiques et des philosophes des XVIIIe et XIXe siècles. Dans les années 1760, le Dr Samuel Auguste Tissot a d’ailleurs contribué à nourrir cette peur de la masturbation dans un ouvrage intitulé L’onanisme.

Gare à ceux qui voudraient s’y adonner : « Pâleur, multiplication des boutons, dérangement de l’estomac et de la respiration, diminution de la force, maladies longues, fâcheuses, bizarres, dégoûtantes, affaiblissement du corps en général et des organes sexuels, affaiblissement de la vue, de l’imagination et de la mémoire, menant éventuellement à l’imbécillité », énumère l’auteur.

Certains avançaient que les femmes s’adonnant au plaisir solitaire risquaient de devenir nymphomanes ou prostituées, et que cette habitude troublerait leurs nerfs et perturberait leur vie sexuelle. Si Freud reconnaissait quant à lui certains bienfaits de la masturbation, comme le soulagement des tensions sexuelles, il critiquait le fait que cette pratique favorise la vie imaginaire plutôt que la réalité et la qualifiait d’« antisociale et infantile ».

Au-delà d’ouvrages déconseillant fortement la masturbation, des méthodes, plus farfelues les unes que les autres, ont vu le jour pour tenir les enfants et les adolescents loin de cette pratique. On leur attachait les mains aux barreaux du lit, on les empêchait de dormir sur le dos, certains devaient porter des clochettes aux poignets, d’autres des gants munis de pointes métalliques. Des stratégies douloureuses que les individus s’imposaient parfois d’eux-mêmes, envahis par leur culpabilité.

Et c’est sans parler de l’ablation du clitoris, pratiquée en Amérique du Nord et en Europe jusqu’en 1925, mais toujours en vigueur dans d’autres pays du monde. « Cette vision remarquablement négative de la masturbation n’aura servi qu’à engendrer plus de misères humaines : culpabilité, anxiété, dépression, suicides et, bien sûr, des difficultés sexuelles ou des malaises prolongés », note Patrick Doucet dans son essai. 

Heureusement, les mentalités ont évolué et les bienfaits de la masturbation sont maintenant reconnus par la science, note le professeur. Cela permet de soulager les tensions sexuelles, de se détendre pour s’endormir ou encore de mieux connaître son corps pour atteindre l’orgasme.

Mieux éduquer

Mais encore faut-il que les jeunes et le grand public en général en soient conscients, et c’est là que le bât blesse. « J’enseigne depuis 20 ans à des jeunes de 17 à 19 ans, l’âge où la pratique sexuelle la plus commune est la masturbation. Pourtant, ce sujet engendre encore beaucoup de malaise et se rattache à plein de fausses idées », explique-t-il.

Il ne compte même plus le nombre de fois où il a entendu dire qu’il n’est pas bon de se masturber trop souvent, que ce n’est pas normal qu’une femme le fasse pendant l’acte sexuel, que le faire alors qu’on est en couple est un signe de trahison ou encore que la pornographie est réservée aux hommes.

Il suffit de regarder le contenu des cours d’éducation à la sexualité au Québec pour comprendre la situation, ajoute-t-il. « Chaque année, je questionne mes étudiants sur les cours d’éducation sexuelle qu’ils ont eus au secondaire. Chaque fois, environ 90 % d’entre eux me répondent que ces cours se limitaient à parler de contraception et des infections sexuellement transmissibles que l’on risque sans se protéger. Pas un mot sur la masturbation par contre, ni sur le plaisir ou le respect de soi et de l’autre », déplore le professeur.

Sans tabous, et avec nuance

Il prône ainsi un enseignement plus poussé de cette matière, qui doit être abordée de manière « intelligente et décontractée ». Sans tabous, sans détour et avec nuance.

Et plutôt que de confier cette lourde tâche à des professeurs du secondaire, déjà surchargés par le contenu de leur propre matière, pourquoi ne pas laisser des psychologues et sexologues s’en occuper ?

« On offre aux élèves les meilleurs professeurs en mathématiques et en français, ils méritent d’avoir les personnes les plus compétences pour leur éducation sexuelle », laisse-t-il tomber.

 

La masturbation, la pornographie et l’éducation

Patrick Doucet, Québec Amérique, Montréal, 2020, 248 pages