«Formes subtiles de la fuite»: Virginie Savard et la survie

La poète Virginie Savard creuse son mal-être avec une intensité que son écriture traduit au plus près.
Photo: Jérémie Roy La poète Virginie Savard creuse son mal-être avec une intensité que son écriture traduit au plus près.

Rarement ai-je été aussi stupéfié par la qualité intrinsèque d’un premier recueil, rarement ai-je senti une pareille intelligence du vers libre, une si vive perception des couches de sens que la poésie présuppose. Virginie Savard signe avec ses Formes subtiles de la fuite un livre dont on doit espérer qu’il ne soit pas le seul, comme c’est si souvent le cas chez les nouveaux auteurs.

« Tout entière perméable à l’urgence », la poète creuse son mal-être avec une intensité que son écriture traduit au plus près. Et paradoxalement, cette accumulation de détresse profonde devient un cri à la vie, à la survie, à l’intime conviction de ce qu’il faut dépasser pour parvenir à exister.

Or, il ne faudrait pas que les lecteurs soient rebutés par cette noirceur implicite de l’œuvre. Il faut méditer cette belle pensée de Marie-Claire Blais qu’on retrouve dans Des rencontres humaines (Trois-Pistoles, 2002) : « Un lecteur peu attentif ne perçoit pas tout de suite ce contrebalancement et ne lira que noirceur là où la lumière est toujours dans une œuvre littéraire proportionnée à la nuit. »

La poète reconnaît ce noir, ce doute qui entrave la respiration, cette angoisse radicale que le simple réveil peut impliquer. « J’ai besoin, dit-elle, d’éclats de verre dans les tempes / de bruit pour couvrir / l’odeur des fleurs qui agonisent. » Rien de plus difficile quand la « gorge s’est cassée / à hauteur de mots » !

Quel courage lui faut-il alors afin de trouver en elle la manière de renouer avec l’espoir, quand on lui reconnaît cette lucidité devant l’inéluctable, quand elle avoue : « j’ai donné à une mouche / le nom que portait ma mère / le jour de sa mort ». Ce parti pris radical insuffle à ce recueil, page après page, ce sentiment d’urgence que seule une parole vraie sait soutenir.

« Je meurs sans cesse / à vingt-sept ans », précise-t-elle ; et c’est l’âge qu’elle a, c’est à partir de là que s’ouvre sa voix. « Les tempêtes les plus douces / désordonnent [s]es os », alors que parfois une illusion semble oblitérer la conscience : « il fait si beau aujourd’hui / on pourrait presque croire / que les gens ne meurent pas ».

Très au fait de ce qui est dangereux à tant remettre en question le bonheur, elle confesse : « je me questionne je ne sais pas / si mon chagrin / est légitime ». Elle sait que le cœur parfois respire aussi : « le printemps est tombé sur la ville / comme un sursaut // pendant une heure ou deux / j’ai oublié d’être malheureuse. »

Cette œuvre singulière marque d’une pierre blanche la nouvelle année qui commence.

Il est donc impératif d’accorder toute notre attention à cette poète qui « joue du violoncelle / pour les animaux d’abattoir » afin qu’elle soit convaincue qu’elle en joue aussi pour nous.

Formes subtiles de la fuite

★★★★ 1/2

Virginie Savard, Éditions Triptyque, Montréal, 2020, 96 pages