«Les yeux fermés»: pour mieux écouter l’alentour

Illustration de Célina Guiné tirée du livre «Les yeux fermés»
Illustration: D'eux Illustration de Célina Guiné tirée du livre «Les yeux fermés»

Dans le calme et la quiétude du jardin, le vieil ami Moe joue de l’accordéon à la petite Lily. Mais « au milieu d’un silence », cette dernière entend le cri d’un animal, un bébé lapin qui semble avoir perdu sa famille.

À l’inverse de la princesse égoïste imaginée par François Blais et Valérie Boivin dans 752 lapins (Les 400 coups), la bienveillante Lily traverse la forêt guidée par les bruits de la nature dans l’espoir de réunir la famille de léporidés.

Avec Les yeux fermés, album tout juste paru chez D’eux, les Françaises Catherine Latteux et Célina Guiné explorent avec délicatesse, singularité et subtilité le monde étonnant de la cécité. Bien que le titre y fasse écho, que l’importance accordée aux bruits de la forêt et de la nature sous-tende le parcours de la fillette, ce n’est qu’à la toute fin que le handicap est subtilement souligné. « Car si elle connaît bien le chemin qui mène au fond du jardin, au-delà, sans sa canne blanche, il en est tout autrement pour l’enfant. »

La force de l’ouïe prend ainsi tout son sens dans la traversée qu’entreprennent Lily et son ami Moe. Brodée de fils poétiques, la marche devient prétexte à ouvrir les oreilles et à entendre le « froissement léger des roses qui éclosent », le « murmure des ailes si frêles des demoiselles » ou encore « le friselis des épis dans les champs dansant ».

L’angle emprunté par Catherine Latteux détourne ainsi — et fort bien — toute ambition pédagogique ou moralisatrice et fait de ce moment une ode à cette capacité d’écouter, de prendre le temps de saisir l’alentour autrement que par les apparences. Et c’est à coups de courtes phrases dansantes, de rimes, de quelques allitérations, de très peu de mots en fait, que l’on entre dans ce monde foisonnant.

L’écho des illustrations

Pour accompagner ces strophes qui brillent par leur force de concision, les illustrations de Célina Guiné enveloppent le tout d’une aura des plus oniriques.

Dans des décors organiques rappelant la nature et ses mille couleurs, des étangs bleutés, des champs de blé doré, c’est tout un monde qui se fait entendre. Le grillon chante « la belle saison », qui s’échappe de son instrument dans un flot chargé de fleurs et de pétales colorés, tandis que les roseaux, mus par le vent, se penchent au-dessus de l’eau.

Le mouvement et la délicatesse dans le trait aérien laissent place à l’écoute. On croirait presque entendre le bruissement des ailes des demoiselles ballerines virevoltant comme autant d’aigrettes soufflées par un enfant.

Une cécité riche de possibles

Dans ces tableaux vaporeux peuplés de différents personnages, un détail revient à chacune des pages, comme un leitmotiv, un fil rouge reliant le fond et la forme de l’album.

Lily, Moe, les abeilles, le lapin, les quenouilles et autres, tous vaquent à leur tâche les yeux fermés ou alors cachés derrière des lunettes de soleil, ajoutant ainsi à la solennité du moment.

Ils sont ainsi tous égaux dans cette cécité qui est, en fin de compte, riche et débordante de possibles.

Extrait de «Les yeux fermés»

Au jardin, à l’ombre du cerisier, Moe joue de la musique pour son amie. Au milieu d’un silence, la fillette se lève.

— Que fais-tu, Lily ? Je n’ai pas fini !

— Tu n’entends pas ?

— Entendre quoi ?

— De petits cris plaintifs, là-bas.

— Attends, tu oublies…

Mais déjà Lily ne l’écoute plus. Elle disparaît au bout de l’allée.

— Te voilà toi, sourit Lily en prenant l’animal dans ses bras. Tu as perdu de vue les autres lapins ? Ne crains rien. Je vais les retrouver pour toi.

— Et comment ? lui lance Moe, qui la rejoint.

— Il suffit d’écouter le vent, lui souffle Lily.

— Pourquoi le vent ?

— Parce qu’il vient de l’autre côté de l’horizon, il fait voyager les sons.

Les yeux fermés

★★★★

Catherine Latteux et Célina Guiné, D’eux, Sherbrooke, 2020, 38 pages