Dix escales vers l’ailleurs

Dans «Une machine comme moi», l’Anglais Ian McEwan  nous entraîne à Londres en 1982, dans un monde qui ressemble étrangement au nôtre, mais où les avancées scientifiques en matière d’intelligence artificielle ont été fulgurantes. 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Dans «Une machine comme moi», l’Anglais Ian McEwan  nous entraîne à Londres en 1982, dans un monde qui ressemble étrangement au nôtre, mais où les avancées scientifiques en matière d’intelligence artificielle ont été fulgurantes. 

Journaliste vénézuélienne née en 1982, Karina Sainz Borgo vit depuis 2006 à Madrid après avoir quitté Caracas au plus fort des années Chávez. Dans un premier roman que l’on dit percutant, La fille de l’Espagnole (Gallimard, mi-février), elle brosse le portrait sobre et cruel d’un pays en crise. Adelaida Falcón vient à peine d’enterrer sa mère que de violentes manifestations éclatent à Caracas.

Expulsée de son logement et dépouillée de ses affaires au nom de la Révolution, elle parvient à se réfugier chez une voisine, d’où elle va devoir apprendre à se battre afin de survivre dans cette ville en ruine qui sombre peu à peu dans la guerre civile.

Avec Les ouvertures (Verdier, mi-février), l’écrivain italien Antonio Moresco s’aventure dans des formes moins brèves qu’à son habitude. En près de 700 pages, l’auteur de La petite lumière (Verdier, 2014) y décompose trois moments de la vie d’un narrateur : les années de séminaire, celles du militantisme politique et celles des débuts de sa vocation littéraire.

 

Une épopée individuelle aux accents autobiographiques qui retrace une lente et douloureuse tentative de renaissance puisant sa vitalité, estime l’éditeur, « dans le dérèglement des perspectives et l’obsession du franchissement des limites ».

Biographie fictive d’un artiste parfaitement insignifiant, Klingsor (Actes Sud, 13 février), le dernier roman du Suédois Torgny Lindgren mort en 2017, nous fait suivre les traces d’un homme qui a consacré sa vie à peindre un seul et même motif.

Possibilités et limites de l’art

Des terres de Västerbotten jusqu’à Stockholm et Paris, le romancier y aborde les possibilités et les limites de l’art. Une sorte d’autoportrait de l’artiste en monomaniaque.

Alors que la Seconde Guerre mondiale vient de s’achever, femmes et enfants allemands sont vulnérables à l’avancée de l’armée soviétique victorieuse en Prusse-Orientale.

Leur unique espoir est de gagner la Lituanie voisine, malgré la menace omniprésente des soldats russes, et certains enfants — ceux que l’Histoire appellera les « enfants-loups » — décident d’entamer le périlleux voyage.

Avec À l’ombre des loups (Flammarion, 13 février), le Lituanien Alvydas Šlepikas, dramaturge, scénariste et metteur en scène, fait revivre plusieurs de ces destinées en s’inspirant du témoignage de deux survivantes.

Avec Dix minutes et trente-huit secondes dans ce monde étrange (Flammarion, 30 janvier), Elif Shafak (La bâtarde d’Istanbul), romancière turque qui écrit en anglais, retrace la vie d’une prostituée assassinée dans les rues d’Istanbul.

Ce faisant, elle évoque aussi l’histoire de nombre de femmes dans la Turquie d’aujourd’hui.

Un étrange trio amoureux

Dans Une machine comme moi (Gallimard, mi-janvier), l’Anglais Ian McEwan nous entraîne à Londres en 1982, dans un monde qui ressemble étrangement au nôtre, mais où les avancées scientifiques en matière d’intelligence artificielle ont été fulgurantes.

C’est ainsi que Charlie, le narrateur, a pu faire l’acquisition d’un androïde doté de l’intelligence artificielle la plus perfectionnée qui soit.

Avec sa compagne, ils forment un étrange trio amoureux. Mais l’androïde et ses semblables ont été conçus pour respecter les règles et ne parviennent pas à accepter les imperfections du monde, à commencer par le mensonge…

En trois tableaux et trois voyages, Le bosquet (Grasset, mars), d’Esther Kinsky, une traductrice renommée en Allemagne née en 1956, nous raconte quelques itinéraires italiens.

Choses rapportées, anecdotes et péripéties se déploient ici dans des nuances infinies pour dire les couleurs, les odeurs d’un bosquet, d’une colline, d’une plage, d’un canal, d’un olivier ou du ciel.

En creux, dit-on, ce texte raconte le deuil, l’absence et l’amour. Le livre a obtenu le prestigieux Prix de la Foire de Leipzig.

Les ressources du romanesque

Dans Le bal des ombres (Rivages, 13 février), l’Irlandais Joseph O’Connor (L’étoile des mers, Phébus, 2003) utilise toutes les ressources du romanesque pour donner vie au Londres foisonnant de l’époque victorienne et pour suivre à la trace l’écrivain irlandais Bram Stoker (1847-1912), auteur du sulfureux Dracula (1897).

S’appuyant sur des personnages réels, Joseph O’Connor efface les frontières entre fiction et réalité, alors qu’on y croise Oscar Wilde, Jack l’Éventreur et Dracula lui-même. « Roman d’amour, roman sur les mystères et les errances de la création, ce texte est une célébration de l’Art de raconter et de vivre des histoires », affirme l’éditeur.

Autrice de deux romans (Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman et La couleur de l’eau, Philippe Rey, 2014 et 2015), Prix Femina étranger, Kerry Hudson est née en 1980 dans les quartiers populaires d’Aberdeen, en Écosse, d’une mère isolée et sans emploi et d’un père alcoolique et absent.

De centres d’accueil en bed and breakfast, sa petite sœur, sa mère et elle ont connu pendant près de 20 ans la précarité extrême.

Les exclus et les invisibles

Dans Basse naissance (Philippe Rey, février), Kerry Hudson revient avec humour et fierté sur les lieux où elle a grandi, puise dans ses souvenirs et pose un regard acéré sur les inégalités de classe actuelles.

S’abstenant de tout jugement et de tout sentimentalisme, elle cherche à comprendre, à donner voix aux exclus et aux invisibles dont elle a un jour fait partie. « Une odyssée époustouflante », a dit de ce livre le Sunday Times.

Réédition

Roman de l’Allemagne nazie écrit pendant l’exil de son autrice en France et paru aux États-Unis en 1942, La septième croix de l’Allemande Anna Seghers (1900-1983) est une fresque polyphonique qui fait le portrait d’une société dans laquelle le national-socialisme et la montée du totalitarisme servent à chacun de révélateur.

Une édition de poche de ce roman, dit-on, faisait partie du paquetage envoyé aux soldats américains partis libérer l’Europe. Une nouvelle traduction totalement inédite a été publiée, accompagnée d’une postface de Christa Wolf.

À lire avec Le cauchemar de Hans Fallada (Denoël, février), dans une toute nouvelle traduction qui rendra de nouveau disponible ce témoignage incisif de l’après-guerre en
Allemagne.