Des polars aux sources du mal

À l’est comme à l’ouest,  les racines sociales  et politiques  du polar  se définissent toutes de façon similaire.
Valérian Mazataud Le Devoir Le Devoir À l’est comme à l’ouest, les racines sociales et politiques du polar se définissent toutes de façon similaire.

Les racines sociales et politiques du polar sont profondément enfouies dans la réalité du monde moderne. Au sud comme au nord et à l’est comme à l’ouest, elles se définissent toutes de façon similaire, marquées par les mêmes manques, les mêmes carences que sont l’injustice, l’inégalité, les privilèges et les droits acquis. En cette rentrée hivernale, la petite maison d’édition Métailié cristallise bien concrètement ce simple constat en publiant une série de titres dérangeants mettant en scène une sorte de remontée aux sources du mal…

Regards impitoyables

Dans sa collection Bibliothèque hispano-américaine, L’homme en arme et La mémoire tyrannique (tous deux publiés en février-mars), du Salvadorien Horacio Castellanos Moya, racontent comment les grandes familles tout autant que les anciens commandos de la mort agissant en leur nom ont déchiré, à leur profit, la vie des citoyens ordinaires du pays. Un regard sans pitié… corroboré par Oscar et José Martinez dans El Niño de Hollywood (en mars) dont l’action se passe dans la mafia salvadorienne de Californie. Mi-février, et toujours chez Métailié, le Colombien Jorge Franco jette un regard tout aussi impitoyable sur le drame qui divise son pays depuis presque un siècle dans La fille aux ciseaux et Le ciel à bout portant.

Ailleurs, Sugar Run (chez Gallmeister en février), de Mesha Maren, raconte à travers une écriture déstabilisante l’histoire de deux femmes marquées tentant de refaire leur vie ; l’éditeur parle d’une nouvelle voix écorchée par la dureté de la vie dans le sud des Appalaches. Soulignons aussi chez Actes Sud l’arrivée d’un tandem improbable : un journaliste et une chasseuse de phoques enquêtent au Groenland (La fille sans peau, de Mads Peder Nordbo, en février) sur quatre meurtres horribles autour de la découverte d’un Viking enseveli sous la glace.

Chez Actes Sud, dès la fin janvier, Au nom de l’enquête, de Marcin Wronski, amène le même constat d’impunité à s’incarner un peu plus loin, en Pologne, à travers l’histoire d’un membre de la Kripo de Lublin qui se penche sur des crimes signés de la même façon avant et après la Seconde Guerre mondiale. Fin février début mars chez Gallmeister, une jeune femme découvre que son père, un respectable banquier, était un « opérateur » de la CIA dans Rouge, blanc, bleu, de Lea Carpenter. Et en mars dans la Série noire de Gallimard, Le diable dans la peau, de Paul Howarth, nous plonge dans le désert australien sur une écriture que les anglos comparent à celle de Cormac McCarthy.

Tout cela — et évidemment bien plus encore ! — sans oublier les incontournables, dont Les fantômes de Reykjavik, chez Métailié noir en février-mars, dans lequel Arnaldur Indridason met en scène la deuxième enquête de Konrad, un policier à la retraite têtu et colérique, une double affaire touchant à la fois la disparition d’une jeune femme et une vieille enquête bâclée de la fin de la guerre.

Il y aura aussi, en avril, la conclusion de la trilogie très goreFreeman, après Hunter et Crow — que Ian Manook signe sous le nom de Roy Braverman chez Hugo & Cie. Enfin, événement de plus en plus rare (tristement), on verra également la parution d’un nouveau Lawrence Block chez Folio policier, fin janvier-février. Tue-moi raconte le retour de Keller, un sympathique tueur à gages qui n’est pas parvenu à se recycler en agent immobilier.

À surveiller ici

Il n’y aura pas beaucoup d’activité dans le secteur chez nous en ce début d’année. Le dernier Martin Michaud (Ghetto X) est sorti l’automne dernier, les gros canons que sont Bouthillette, Pelletier et Senécal sont en plein travail et il faudra attendre encore de ce côté ; respirons par le nez.

Signalons toutefois la parution d’Un homme meilleur, de Louise Penny, chez Flammarion-Québec en mars. Gamache a été rétrogradé à la direction des Homicides et il enquête avec son gendre sur une fille assassinée qui a l’âge de la sienne. Rappelons que les livres de Louise Penny sont maintenant traduits en 29 langues et comptent déjà plus de 9 millions de lecteurs… ce qui est, en soi, ahurissant.

Et puis, comme ça en terminant et parce que l’on avait été complètement séduit par son remarquable La ville allumette en 2015, on a tous très hâte de lire ZEC La Croche, de Maureen Martineau, en mars, chez Héliotrope.

Voilà. Il ne nous reste plus qu’à lire tout cela en réfléchissant sur le sort du monde…