Littérature - Les cent ans d'Ulysse

L'Irlande et les amateurs de James Joyce (1882-1941) fêtent aujourd'hui un anniversaire bien particulier, soit les cent ans de la longue journée imaginée dans Ulysse, le roman culte de l'auteur. Intitulée «Bloomsday», du nom du personnage principal, Leopold Bloom, c'est la plus importante célébration internationale consacrée à une oeuvre d'art.

À Québec, Bloomsday se tiendra à la vieille bibliothèque anglophone du Morrin College, l'un des secrets les mieux gardés de la ville. Cachée dans la chaussée des Écossais, dans le Vieux-Québec, cette bibliothèque est l'un des rares lieux typiquement british qui subsistent dans une ville où la population anglophone frôle à peine les 2 %. Ce soir, Irlandais, joyciens, littéraires tout court et simples curieux s'y retrouveront pour lire in English le récit de la promenade de Stephen Dedalus dans Dublin ou encore des extraits du long monologue sans ponctuation de Molly Bloom, avant de partir pour aller prendre quelques pintes de Guinness au pub du coin.

Comme l'explique la bibliothécaire Catherine McKenna, l'une des organisatrices de l'événement, «Bloomsday est devenu pour les Irlandais une fête au moins aussi importante que la Saint-Patrick». À Dublin, la tradition veut que, tous les 16 juin, on se déguise en Molly, Stephen, Leopold ou encore en Joyce lui-même pour reconstituer le parcours des personnages dans la ville. Or, pour le centenaire, la fête du 16 juin dure tout l'été. Samedi dernier, on a même distribué 10 000 petits-déjeuners gratuits sur O'Connell Street en guise de rappel du repas pris par Leopold Bloom au départ de sa promenade. Heureusement, a précisé la BBC, on a pris la peine de ménager les estomacs du XXIe siècle en remplaçant les abats dégustés dans le livre (du coeur rôti, du foie et des reins de mouton) par un menu plus classique avec saucisses, bacon, boudin et pains fourrés aux tomates...

Une odyssée dublinoise

On dit d'Ulysse qu'il décrit la capitale irlandaise avec une telle précision que, si celle-ci était détruite, il nous permettrait de la reconstituer dans ses moindres détails. Pourtant, Joyce détestait Dublin. Il a d'ailleurs passé les 40 dernières années de sa vie en exil à Trieste, Rome, Zurich et Paris. Or, «on ne trouve pas cette haine-là dans Ulysse», note Mme McKenna. Pour cette Irlandaise d'origine qui a étudié le livre à l'université durant sa jeunesse, c'est une oeuvre d'un grand humanisme: «On trouve beaucoup d'amour et d'humanité dans ce livre. Les personnages sont des gens ordinaires, assez faibles, qui ont plein de défauts et des rêves très simples. On passe tellement de temps à les entendre et les suivre qu'après l'avoir terminé, on a vraiment l'impression d'avoir passé une très longue journée avec eux.»

Les spécialistes ne s'entendent toujours pas sur la raison pour laquelle Joyce a choisi la date du 16 juin 1904 pour camper son histoire. Certains croient que Joyce et Nora Barnacle, la jeune femme qui allait partager sa vie, auraient fait l'amour pour la première fois ce jour-là, alors que d'autres disent qu'ils seraient tout simplement allés faire une marche à Dublin... Joyce a mis sept ans à écrire cette odyssée dublinoise d'un millier de pages, que peu de gens peuvent se vanter d'avoir lue en entier, d'ailleurs (l'auteure de ces lignes ne fait pas exception à la règle).

Comme le dit Mme McKenna, «c'est un ouvrage qui nous montre à quel point on est paresseux quand on écrit!» C'est qu'Ulysse est rédigé dans un style littéraire dont la richesse est proportionnelle à sa complexité, Joyce ayant développé dans cet ouvrage le «stream of consciousness», procédé d'écriture par lequel on suit le flot de pensée d'une personne en temps réel. C'est ainsi que, à la fin du livre, on peut lire un monologue intérieur de Molly Bloom s'étalant sur 67 pages, sans ponctuation. Passer au travers de ce monologue relève, dit-on, de l'épreuve olympique.

En plus de sa forme, son contenu trop cru pour l'époque a mis bien des obstacles sur le chemin d'Ulysse. Dans un commentaire sur le sujet provenant du Centre culturel irlandais de Paris, on note que, dans ce livre, «aucun sentiment et aucun des cinq sens de la nature humaine ne sont ignorés. Toutes les perceptions et sensations dont l'homme est capable sont analysées, disséquées de façon souvent très crue et choquante pour l'Irlande du début du siècle.» La gloire, la reconnaissance et la fête allaient venir plus tard...

Élu meilleur livre du XXe siècle par le prestigieux New York Times il y a deux ans, Ulysse avait rebuté nombre d'éditeurs avant d'être publié. Paru finalement en France en 1922, il a longtemps été interdit en Irlande parce qu'on le considérait «pornographique». Il y a d'ailleurs fort à parier que, à l'époque, la Literary and Historical Society of Quebec (LHSQ), qui abrite la petite bibliothèque où l'on fêtera Bloomsday ce soir, l'avait, elle aussi, mis à l'index.

Pour ce club britannique fondé il y a 180 ans par Lord Dalhousie, la tenue de ce premier événement Joyce coïncide avec un projet d'agrandissement visant à se rapprocher davantage des Irlandais et de l'ensemble des anglophones de Québec. Dès octobre, des travaux doivent être entrepris dans l'ancien immeuble, qui sera reconverti en un vaste centre culturel. En plus de la bibliothèque, celui-ci abritera une salle de spectacles, un centre d'interprétation, des expositions et, bien sûr, un salon de thé. Un bel endroit pour passer l'après-midi et peut-être venir à bout d'Ulysse...

- Bloomsday: Ce soir à 20h à la Bibliothèque du Morrin College, 44, chaussée des Écossais (anciennement rue Saint-Stanislas), Québec. Tél. (418) 694-9147.

- Un événement Bloomsday a également été organisé à Montréal à la librairie Gallimard. L'activité comprend notamment la projection du film Ulysses, de Joseph Strick, qui a été interdit en Irlande jusqu'en 2000. À compter de 17h au 3700, boulevard Saint-Laurent, Montréal. Tél.: (514) 499-2012.