Les passés recomposés de la Russie

Une silhouette à travers la fenêtre givrée d’un bus à Saint-Pétersbourg
KIRILL KUDRYAVTSEV Agence France-Presse Une silhouette à travers la fenêtre givrée d’un bus à Saint-Pétersbourg

En Russie, à l’évidence, près de 30 ans après la dissolution de l’Union soviétique, le passé ne passe pas toujours. C’est ce qu’explore brillamment Sergueï Lebedev avec Les hommes d’août, son troisième roman traduit en français (après La limite de l’oubli et L’année de la comète, Verdier, 2014 et 2016), dans lequel il emprunte une fois encore les chemins de l’enquête et de la chronique familiale afin d’ausculter le complexe passé russe.

En 1991, après la mort de sa grand-mère née en 1903, le narrateur met la main sur le journal intime qu’elle avait tenu pendant la Seconde Guerre mondiale. Il y découvre un passé familial encore plus flou qu’il ne l’aurait cru, notamment en ce qui concerne l’identité de son grand-père, très vite disparu, dont il essaiera de retrouver la trace en zigzaguant à travers les lambeaux de l’URSS.

Ce sera sa petite entreprise. Des gens feront appel à lui pour retrouver la trace d’un parent disparu, il devient l’homme capable de ramener des êtres de l’autre monde. Mais avec ce chapelet de morts violentes, de trahisons impardonnables et de compromissions, il va aussi déterrer une « masse de malédictions posthumes ».

Bienvenue dans l’univers marécageux des années 1990 post-soviétiques. Une période particulièrement difficile, des années de Far-West qui correspondent grosso modo aux années Eltsine, alors qu’il était plus facile que jamais de graisser des pattes depuis que l’argent était devenu la seule idéologie.

C’est le règne de l’entre-deux, du danger tous azimuts, où le pouvoir et les criminels se sont échangé les rôles au gré du vent. « Au sein de cet univers, écrit le narrateur de Lebedev, l’URSS existait toujours : une somme de destins brisés, de déportations ayant changé le cours de l’existence pour des peuples entiers, de frontières tracées avec du sang, de biens confisqués et donnés à d’autres ; une somme inimaginable d’injustices réciproques, d’autant plus terrifiantes que les rôles changeaient, chacun pouvant être à la fois criminel et victime. »

De la dissolution de l’URSS (26 décembre 1991) à l’arrivée au pouvoir de Poutine (31 décembre 1999), d’une banlieue de Moscou à un désert du Kazakhstan, en passant par un ancien goulag de Sibérie, Sergueï Lebedev nous entraîne dans un fascinant voyage à travers le temps et l’espace.

Sergueï Lebedev, né en 1981, multiplie les passages puissants, offrant sans dichotomie ce qui semble être une lecture subtile et profonde du passé soviétique, tout en ouvrant une timide mais réelle fenêtre sur le présent de la Russie. Les hommes d’août est le roman de la désillusion d’une génération qui avait cru, un trop bref instant, être délivrée de l’héritage soviétique.

La mémoire gelée

Le passé qui passe mal, on peut aussi décider de le noyer. C’est ce qui arrive dans Le froid. Roman en trois actes avec entractes, d’Andreï Guelassimov, auteur de plusieurs romans traduits en français, dont La soif (Actes Sud, 2004), où un jeune soldat russe entreprend de boire « à mort » après être revenu défiguré de son service militaire en Tchétchénie.

Faites connaissance avec le zapoï, une pratique extrême qui consiste à boire de l’alcool jusqu’à l’inconscience ou pendant plusieurs jours, jusqu’à l’oubli complet. Au risque de se retrouver parfois très loin de chez soi…

 

On en trouve un exemple plus léger dans le film-culte soviétique L’ironie du sort, d’Eldar Riazanov, sorti en 1975 — une bande sonore sublime et un classique des fêtes de fin d’année en Russie —, alors que le protagoniste se retrouve par erreur dans un avion pour Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg).

Dans Le froid, Filippov, célèbre metteur en scène de théâtre moscovite de 42 ans, doit se rendre seul à Paris pour un contrat. Mais parce qu’il a besoin des lumières du scénographe avec qui il travaille habituellement et qu’il souhaite se faire pardonner de ne pas l’emmener, il décide de faire un crochet vers la ville du Nord où celui-ci se trouve. Une ville glacée dont ils sont tous les deux originaires.

Sans même avoir dégrisé de sa cuite de la veille, bouteille de grappa à la main dans l’avion, la mémoire défaillante, il s’enfonce dans un tunnel de brume froide. Vodka infâme, « blend » quelconque, cognac sans nom, piquette : les alcools se suivent et se mêlent au défilé des souvenirs qui surgissent sans jamais avoir été invités. Filippov a de la suite dans les idées : « Pour moi, l’ivrognerie est l’ultime forme de sincérité. Je n’en ai plus d’autres. »

Arrivé dans cette ville jamais nommée, au milieu du chemin de sa vie, l’homme est accueilli par des températures qui frôlent déjà, fin octobre, les moins 40 degrés Celsius et par une panne du chauffage central municipal. On est peut-être à Iakoutsk, que l’on décrit souvent comme « la ville la plus froide du monde », traversée d’un réseau de tuyaux d’eau chaude branchés à une centrale thermique à gaz qui réchauffe ses 350 000 habitants.

Pour beaucoup de gens, c’est la définition même de l’enfer. Ça l’est en tout cas pour Tom Waits, que cite Guelassimov en exergue de son roman : « Who’d ever tought that Hell would be so cold ? » Pas non plus pour le démon qui lui apparaît épisodiquement et qui lui sert de bonne ou de mauvaise conscience, c’est selon. Et pour Filippov, contre la toute-puissance du matérialisme, « seul le vide est à même de remplir parfaitement l’âme humaine ».

Dans ce roman parfois un peu long, on est à la fois un peu chez Dante (sa visite guidée de l’enfer, son Styx glacial), un peu chez Boulgakov. Mais on est toujours en Russie, cela ne fait aucun doute.

 

Les hommes d’août // Le froid

Sergueï Lebedev, traduit du russe par Luba Jurgenson, Verdier, Paris, 2019, 320 pages ★★★★ //  Andreï Guelassimov, traduit du russe par Polina Petrouchina, Actes Sud, Arles, 2019, 336 pages ★★★ 1/2