«Un mariage américain»: sans justice, sans amour

Le roman de Tayari Jones n’est pas que l’histoire d’une union, américaine de surcroît. C’est celle des États-Unis d’aujourd’hui.
Nina Subin Le roman de Tayari Jones n’est pas que l’histoire d’une union, américaine de surcroît. C’est celle des États-Unis d’aujourd’hui.

Un mariage américain : le titre est lourd de sens. Car ce n’est pas que l’histoire d’une union, américaine de surcroît. C’est celle des États-Unis d’aujourd’hui. De « L’AmériKKKe », comme l’écrit un personnage. Là où posséder une Mercedes quand on est un homme noir signifie subir des arrestations routinières fréquentes. « Apparemment, la marque de bagnole plus la couleur de peau, ça ne peut signifier qu’une chose : dealer. » Là où l’incarcération causée par une erreur judiciaire, et propulsée par le racisme, ne soulève pas l’indignation, à peine un vague haussement d’épaules collectif. Vous avez été condamné pour un crime que vous n’avez pas commis ? Ah. Dommage.

L’homme au cœur de ce quatrième roman de Tayari Jones est, quant à lui, accusé injustement de viol. Au moment de l’agression, il se trouve pourtant avec son épouse. Il dort à ses côtés, juste là. Mais la plaignante est catégorique. Le coupable, c’est lui. Le jury prendra le parti de la victime (d’un autre). Lui prendra douze ans. Après cinq, il sera libre de partir. Mais vers quoi ?

L’une des plus grandes forces de ce roman, qui a remporté le Women’s Prize 2019, est précisément la façon dont l’écrivaine dépeint le traitement réservé à ceux qui subissent de telles incarcérations. Pas de pardon, pas de compensation, pas d’attentions. Voici vos affaires, voici la sortie, et pas de pleurnichage.

Une fois à l’extérieur, l’outrage commis à l’égard de cet honnête travailleur ne vaut même pas un entrefilet dans le journal. Personne ne semble l’attendre. Dans un soudain accès de colère, il lancera d’ailleurs à un ancien ami : « Tout le monde est d’un calme qui me rend fou, comme si ce n’était qu’un petit accrochage. C’est ma vie, connard. Ma vie ! »

Chaque chapitre est présenté du point de vue d’un membre du couple originel, auquel se greffera après un moment une troisième voix, transformant la dynamique en triangle amoureux. Les multiples lettres que s’échangent les époux tandis que l’homme attend sa libération offrent un accès à leur intériorité. À leur passé. Aux jours qui s’écoulent. Aux succès multipliés que connaît la femme artiste pendant que lui croupit dans sa cellule.

Dans leurs missives, ils font d’abord preuve de tendresse. Puis de ressentiment, d’accusations sourdes. Parfois, seulement parfois, le détenu laisse entrevoir un découragement total. « J’ai besoin de toi pour ne pas oublier l’homme que j’étais, pour ne pas devenir un taulard noir de plus. Je suis conscient que j’ai besoin, besoin, besoin, et qu’à force, le fossé se creuse entre nous. »

Enfermement

Salué par Oprah Winfrey et encensé par Barack Obama, ce drame aux accents romantiques a principalement pour décor la ville natale de l’écrivaine, soit Atlanta et ses « effleure-ciel ». Les dialogues sont concis et habiles, les situations tangibles et vivantes, malgré une pirouette narrative quelque peu forcée. À savoir que le personnage se retrouve dans la même cellule que son père biologique, qu’il n’a jamais connu.

Tayari Jones excelle toutefois dans ces images qui apparaissent sporadiquement (« Je tombai à genoux comme un immeuble en démolition. » « Je m’offrais tel un manteau sur une flaque de boue. ») Tout comme dans les descriptions. De l’amour qui ne survit pas aux grands bouleversements. De tout ce temps dérobé par un système qui jamais ne s’excuse. En ce sens, l’exergue signé Claudia Rankine est particulièrement bien choisi : « Ce qui vous arrive ne vous appartient pas, ne vous concerne qu’à moitié. Ce n’est pas à vous. Pas uniquement à vous. »

 

Un mariage américain

★★★ 1/2

Tayari Jones, traduit de l’anglais par Karine Lalechère, Plon, Paris, 2019, 432 pages