«L’espace caressé par ta voix»: Pierre Nepveu et les femmes de sa vie

L’amour est une ressource renouvelable dans le livre de Pierre Nepveu, dont la seconde partie célèbre l’être aimé au sens plus classique, mais dont la première est animée par un tandem destinateur-destinataire beaucoup moins usité.
Karine Prévost-Nepveu L’amour est une ressource renouvelable dans le livre de Pierre Nepveu, dont la seconde partie célèbre l’être aimé au sens plus classique, mais dont la première est animée par un tandem destinateur-destinataire beaucoup moins usité.

Il aurait fallu vous parler bien avant aujourd’hui du plus récent, et très beau, recueil de Pierre Nepveu, paru en septembre dernier. Heureusement, nous répétons-nous en cherchant les excuses, que le sujet qui en anime les pages — l’amour — sait résister au temps.

L’amour est une ressource renouvelable dans L’espace caressé par ta voix, dont la seconde partie célèbre l’être aimé au sens plus classique, mais dont la première est animée par un tandem destinateur-destinataire beaucoup moins usité.

 

C’est ainsi non pas à sa conjointe, mais à sa petite-fille Lily, que s’adresse d’emblée Pierre Nepveu, sur un ton où l’émerveillement se dispute à l’inquiétude, et la tendresse à l’angoisse. À quelle époque folle l’abandonnera-t-il ? se demande l’homme qui se projette en 2034, « ce siècle d’abrasifs et d’herbes calcinées », lui désormais absent alors que celle qui est née en 2016 arrive à ses 18 ans.

La plupart du temps, la lumineuse insouciance de l’enfant parvient néanmoins à apaiser ses tourments, et contraint le poète à épurer sa langue, à modérer ses effets, à dire simplement son éblouissement : « marcher allègrement dans le couloir de l’hôtel / te suffisait à mesurer temps et espace, / tu étais le bonheur ambulant. »

Aimer devient ainsi la possibilité sans cesse renouvelée de tout voir à travers le regard de quelqu’un d’autre, et rien ne sait mieux réenchanter la vie usée que les yeux d’une bambine découvrant peu à peu ce qui l’entoure. C’est de ce miracle qu’est le langage, dont il aurait pu croire connaître tous les secrets, que s’émeut comme pour la première fois le septuagénaire en observant les apprentissages de la petite : « et ta lucidité se sépare de toi pour briller / sur la table où reposent les quartiers d’orange / que tu mordilles en écoutant les bruits / venus de l’ailleurs, du monde plus que jamais / étranger, car tu arrives dans ta vérité, / cette morsure de parler pour mieux voir ».

Discrète sagesse

Bien qu’il se défende d’avoir écrit des poèmes d’amour (« des sursauts seulement dans la chair du temps »), c’est pourtant bel et bien cette grande tradition qu’embrasse le professeur émérite à l’Université de Montréal et biographe de Gaston Miron dans la seconde partie de L’espace caressé par ta voix.

Un homme raconte, dans la suite qui ferme ce diptyque, la rédemption qu’aura rendue possible celle avec qui il partage nuits, fêtes et saisons : « et j’ai jeté à tes pieds mes vieilles chemises élimées / et mes phrases anémiques qui recomposaient sans fin / le long récit d’un passé d’ivresses rares / qui tenait pour vaine ma prolixité dans le siècle. »

Certes, cette posture a quelque chose d’au moins un peu suranné, et certains vers relèvent ici d’un érotisme maladroit (« mes doigts de langueur qui fouillent ta fourrure »). Mais la femme aimée n’est pas chez Nepveu cet objet que d’autres posaient jadis bêtement sur un piédestal pour mieux la faire taire, plutôt cette compagne dont les mots permettent de trouver « des phrases neuves qui reformulent l’impossible ».

Il y a dans ces poèmes comme un refus de laisser la violence du monde l’emporter. Il y a dans ces poèmes la discrète sagesse d’un homme sachant que l’espérance n’existe que dans le lent et long dialogue d’aimer.

 

L’espace caressé par ta voix

★★★ 1/2

Pierre Nepveu, Éditions du Noroît, Montréal, 2019, 120 pages