Nastassja Martin, une anthropologue dans la gueule de l’ours

L’anthropologue française Nastassja Martin, spécialiste des peuples autochtones du Grand Nord et passionnée par la pensée animiste
Photo: Bretelle L’anthropologue française Nastassja Martin, spécialiste des peuples autochtones du Grand Nord et passionnée par la pensée animiste

C’était un après-midi d’août 2015 dans les montages du Kamchatka, dans le sud-est de la Russie, au milieu de glaciers recouverts de cendres volcaniques. En quelques secondes, Nastassja Martin a eu la tête engloutie par la gueule d’un ours, avalée par l’obscurité et par l’haleine fétide de l’animal, puis la jambe lacérée de puissants coups de griffes. Une attaque, dirions-nous.

Or, l’anthropologue française en parle plutôt comme d’une « rencontre ». Spécialiste des peuples autochtones du Grand Nord et passionnée par la pensée animiste, elle dit de cette rencontre qu’elle lui a permis d’atteindre « un espace liminaire entre l’humain et le non-humain », ou de faire la « rencontre de l’entre-deux-mondes ».

 

L’animisme, qui reconnaît à toute entité vivante un même « fond commun animé », ou, si vous préférez, une même « âme », a été la seule manière pour Nastassja Martin de survivre au choc. À l’hôpital, où l’on a réparé son visage partiellement broyé par les crocs, et plus tard sur la chaise du psy, qui a recueilli son flot de paroles, ni la médecine traditionnelle ni la psychologie moderne n’ont su donner un sens à l’événement.

« Ce que dit entre autres mon livre, c’est qu’il m’a fallu accepter de ne pas trouver d’espace pour gérer le choc de cette rencontre avec le non-humain, qui est totalement hors cadre. Mais surtout, ce moment avec l’ours a confirmé en moi la conviction que l’humain doit se reconnecter avec le reste du monde vivant pour repenser toutes ses catégories et ses concepts. En Occident, nous avons trop longtemps érigé notre savoir et notre pensée en en excluant notre rapport avec les milieux de vie et avec le monde animal. »

Une crise écologique

« L’anthropologie va bientôt devoir se recentrer autour de questions reliées à la nature et à l’animalité, affirme Nastassja Martin. On ne peut plus penser l’humain sans penser son inscription dans le milieu de vie qu’il habite. »

Si la chercheuse en est persuadée depuis sa rencontre avec l’ours, il lui faut remonter à une autre expérience transformatrice, en Alaska il y a quelques années, pour trouver les fondements de cette conviction, qui prend autant racine dans un dialogue avec les populations autochtones que dans le constat d’un effondrement écologique imminent.

L’anthropologie va bientôt devoir se recentrer autour de questions reliées à la nature et à l’animalité. On ne peut plus penser l’humain sans penser son inscription dans le milieu de vie qu’il habite.

En travaillant dès 2011 auprès des Gwich’ins, une population de chasseurs-cueilleurs vivant dans le nord-est de l’Alaska (et en partie au Yukon), Nastassja Martin pensait étudier l’animisme et s’intéresser à ses rituels. Mais, comme elle l’expose dans son précédent ouvrage, Les âmes sauvages, elle a plutôt été saisie par un monde menacé de disparition, où la crise environnementale fait fondre les glaces et changer les comportements des animaux, et où un certain colonialisme contemporain impose sa modernité là où on lui résistait.

« Les Gwich’ins disent que “le sens commun ne fait plus sens”, autrement dit que le savoir traditionnel gwich’in ne permet plus de penser le monde tel qu’il est. Je pense qu’on peut faire le même constat de la pensée occidentale », avance Nastassja Martin.

Comment ces Gwich’ins trouvent-ils les ressources pour continuer à se relier à un monde en déliquescence ? Pour la chercheuse, c’est encore l’animisme qui fournit des réponses.

« Devant la question concrète des changements climatiques, l’animisme, au lieu de disparaître, se voit restauré et réactualisé, explique Nastassja Martin. Parce qu’aujourd’hui, tout comme dans les mythes et les récits animistes qui décrivent de nombreux phénomènes d’hybridation, des espèces telles que les ours polaires et les grizzlys s’interfécondent en Alaska. Ces animaux montrent ainsi aux humains qu’ils sont bien dotés d’une intériorité et d’une intentionnalité, qu’ils font des choix pour s’adapter aux changements. »

D’où l’importance, dans le moment d’instabilité écologique actuel, de maintenir le dialogue avec les non-humains (notons que Martin utilise peu les mots « animaux » et « nature », qui tendent à dissocier l’homme de son environnement). Chez les animistes, la chasse, le rêve et le rituel sont les trois canaux à travers lesquels cette communication peut se produire.

Dans le Kamchatka russe, où elle partageait la vie d’une famille évène ayant repris un mode de vie entièrement traditionnel en forêt, elle a expérimenté dans la gueule de l’ours ce qu’elle décrit comme étant rien de moins qu’une quatrième forme de dialogue avec le vivant.

« Moi qui suis toute façonnée de mon bagage d’Occidentale, j’ai pu entrer en contact avec d’autres façons de voir le monde. Depuis cette rencontre avec l’ours, je suis perméable à d’autres cosmologies. »

Est-elle pour autant devenue une « mietka », mi-femme, mi-ours, comme le prétendent ses amis du peuple évène ? Pas vraiment, assure-t-elle. « Dans la tradition évène, les mietka sont connectées avec le reste du monde vivant, notamment par le biais des rêves, et elles peuvent jouer un rôle d’intermédiaire. Mais, je ne suis qu’une femme occidentale et je pense que mon rôle est davantage de continuer à traduire ce genre de pensée, éclairante dans un contexte environnemental changeant, pour mes contemporains en France et ailleurs dans le monde. Je pense même que cette façon de voir le monde peut être utile pour réduire l’écoanxiété ! »

Nastassja Martin veut être une passeuse. Le faire par le biais d’un récit aux éditions Gallimard, plutôt que par un essai scientifique au sein d’une maison d’édition universitaire, s’est imposé tout naturellement. Flirtant avec le romanesque autant qu’avec la réflexion anthropologique, elle brise joyeusement les codes.

« Un académicien doit trouver des manières inventives de restituer son travail pour la société civile. Il faut passer par le récit, par l’art, par la forme filmique, par les émissions de radio. Il faut pluraliser les formes et notre époque le permet merveilleusement. Pour moi, c’est un engagement politique essentiel. »

Croire aux fauves

Nastassja Martin, Éditions Gallimard, Paris, 2019, 152 pages