Pauline Klein et l’art de jouer des rôles socialement acceptables

Pauline Klein
Pascal Ito Flammarion Pauline Klein

Rencontrez Camille. Elle est une figurante de sa propre vie. Elle part vivre à New York ; elle écrit des romans ; elle va bientôt se marier. Et pourtant, elle semble parfaitement détachée de ces grandioses projets auxquels elle prend part sans réellement les habiter. On pourrait la croire cynique ou paresseuse. Elle est en réalité très douée pour jouer le jeu de la vie sociale tout en restant fidèle à son insouciance originelle. Ou alors est-elle une révoltée qui, comme Meursault, résiste en silence aux injonctions sociales ? « Elle est tout ça à la fois », dit Pauline Klein, auteure de La figurante, petit roman à l’humour caustique et aux phrases acérées qui expose tout doucement les multiples mascarades de nos quotidiens.

Chez Camille, ces camouflages touchent les aspects les plus fondamentaux de sa vie. Pauline Klein se pose ainsi en philosophe, scrutant l’existence d’une Occidentale moyenne pour oser en remettre en question tous les principaux moteurs. « Trouver l’amour, trouver un travail où on s’épanouit, faire des enfants, respecter les règles, pourquoi le faisons-nous ? Est-ce vraiment ce que nous voulons ? Moi, en tout cas, j’ai tendance à ne pas croire à la véracité des vies que les gens se construisent. J’ai de l’admiration pour tous ces projets chez les gens que je rencontre, mais, la plupart du temps, ils me rendent également sceptique ! »

 

« J’avais toujours eu l’intuition exacte de la manière dont il fallait se déguiser et se comporter », écrit Camille. Le roman est parsemé d’énoncés lucides du même genre, écrits d’une plume lapidaire, formant sans le vouloir une sorte d’étude des masques sociaux que chacun porte et des multiples identités empruntées par les uns et les autres dans nos vies remplies de mondanités.

Au fil de la lecture, on pense tantôt à Bourdieu, tantôt à Erving Goffman. Pauline Klein pose un regard amusé sur des interactions sociales truffées de petits mensonges, de convenances et de jeux de pouvoir. Ici, pas de morale : l’écrivaine prend plutôt plaisir, comme son personnage, à ces incessantes mises en scène de soi.

« Nous vivons tous une dualité entre la voix qui voudrait réellement parler en nous et celle qui parle à notre place dans les situations sociales », résume-t-elle. Mais faut-il craindre cette propension de l’humain à bien paraître ? Camille, elle, en fait plutôt le moteur de sa vie, cultivant les décalages entre son apathie réelle et les apparences de réussite qu’elle atteint dans sa vie sociale.

« Je ne pense pas que ces masques nous rendent vraiment heureux en général, dit Pauline Klein. Mais je pense qu’ils sont utiles à nos vies en tant que créatures fondamentalement sociables et qu’ils peuvent être un vrai délice, constituant parfois un jeu délectable, presque sexuel, presque autoérotique. Il y a d’ailleurs beaucoup de ces jeux de figuration dans les pornos, où les partenaires s’amusent à être le plombier et la cliente. C’est très caricatural, mais pas du tout désagréable. »

La métaphore pornographique reviendra souvent au cours de notre conversation, où il sera aussi question de sexe — jamais épargné par Pauline Klein, qui y voit aussi de nombreuses injonctions à paraître. Rares sont les sexualités causant un réel abandon du corps et de l’esprit, pense-t-elle. Dans La figurante, Camille compare même sa sexualité aux impératifs du monde du travail, où chacun respecte sa position et se soumet à une incessante série de contraintes. « J’ai l’impression que même une vie sexuelle épanouie est misérable, commente l’auteure. Il y a un décalage profond entre ce qu’on raconte de nos sexualités et ce qu’elles ont de réellement épanouissant. Il y a peut-être une forme de tension entre le social et le pulsionnel qui empêche le bon sexe d’advenir. »

L’identité, à quoi bon ?

C’est la grande question que pose ce roman. Pour Camille, l’identité ne serait pas utile, et même, elle ne nous préoccuperait pas vraiment fondamentalement. « Je pense, pour ma part, que c’est utile de se choisir une identité pour frayer avec le monde social. Mais Camille se demande si elle peut y renoncer. Car, au fond, l’identité n’a pas grand-chose de viscéral, elle est le produit du monde social et elle ne raconte pas nécessairement qui nous sommes vraiment. On peut se passer d’elle si on choisit une vie solitaire. Certains le font. »

Nous vivons tous une dualité entre la voix qui voudrait réellement parler en nous et celle qui parle à notre place dans les situations sociales

L’identité, par ailleurs, correspond-elle vraiment à nos choix de vie et aux apparences que nous cultivons ? En parallèle de sa carrière d’écrivaine, Pauline Klein est par exemple rédactrice-conceptrice dans le milieu de la mode (notamment collaboratrice de Natacha Ramsay-Levi à la Maison Chloé).

« Voyez comme je colle parfaitement aux clichés de ce milieu, fait-elle remarquer en riant. Je suis une caricature de la Parisienne à la mode. Je suis faussement non coquette comme une Parisienne, faussement désinvolte comme une Parisienne ; je parle comme une Parisienne. Plus jeune, je suis allée vivre trois ans à New York pour des raisons absurdes, pour faire comme tout le monde. Est-ce vraiment moi, tout ça ? Souvent j’en doute. »

Au milieu des mensonges et des impostures, il n’y a peut-être que le couple qui échappe au regard perçant de Pauline Klein et à qui elle concède une part de vérité. Camille et Elias, celui qu’elle choisira finalement d’épouser, semblent en tout cas capables d’honnêteté l’un envers l’autre. « La petite cellule qu’ils forment à deux leur sert aussi de véritable refuge, dit Pauline Klein. C’est un refuge hyper agréable, où ils peuvent se révéler réellement devant un témoin privilégié qu’ils ont choisi. Se dire la vérité, s’offusquer ensemble du reste du monde, voilà les joies du couple. » Court silence. Pauline Klein poursuit, nuance, affine.

« Je suis toutefois consciente que le couple constitue aussi une arrogance, dans le fait de se croire meilleur que les autres ou de croire qu’on ne va pas tomber dans les mêmes pièges. Et ça, c’est une vraie mascarade. » Décidément !

 

La figurante

Pauline Klein, Flammarion, Paris, 2020, 208 pages