Les journaux publiés pourraient-ils servir comme preuves?

L'écrivain Gabriel Matzneff fait l’objet d’une accusation de viol sur une mineure devant le parquet de Paris.
Photo: Jacques Demarthon Agence France-Presse L'écrivain Gabriel Matzneff fait l’objet d’une accusation de viol sur une mineure devant le parquet de Paris.

Les écrits autobiographiques de l’auteur Gabriel Matzneff, lâché mardi par ses éditeurs Gallimard et La table ronde, pourraient-ils être utilisés comme preuves dans le cadre d’un éventuel procès pour viol contre des mineurs ?

C’est la question que se posait mardi la professeure de littérature Mathilde Barraband, de l’Université du Québec à Trois-Rivières, qui s’est penchée sur les principes de liberté de création et sur le lien entre la littérature et le droit.

Selon elle, le cas Matzneff, qui fait l’objet d’une accusation de viol sur une mineure devant le parquet de Paris, fait figure d’exception dans le paysage judiciaire parce que ses écrits sont ouvertement autobiographiques. « On n’a pas de précédent pour les autobiographies », dit-elle.

Les livres de Gabriel Matzneff publiés chez Gallimard sont en effet clairement identifiés comme des journaux. « Et il y a plein d’entretiens dans lesquels il dit très clairement » que les cas dont il parle sont réels, ajoute-t-elle. L’un de ses livres, La prunelle de mes yeux, raconte le détail de sa relation avec la jeune « Vanessa S ». Vanessa S, c’est-à-dire, sans aucun doute, l’éditrice Vanessa Springora, qui reprend sa propre version de l’affaire dans son livre Le consentement, publié le 2 janvier chez Grasset.

Cinq jours plus tard, les éditeurs de Gabriel Matzneff, Gallimard et la Table ronde, ont annoncé mardi qu’ils cessaient la publication de ses livres. Bibliothèque et Archives nationales du Québec a emboîté le pas, annonçant le retrait des livres de l’auteur de sa collection universelle.

Cas de natures distinctes

À ce jour, les cas impliquant des rappels de livres autour de questions de pédophilie étaient tous liés à des œuvres de fiction. C’est le cas notamment du livre Hansel et Gretel, de la collection Contes interdits, publié aux éditions AdA, en septembre 2017, sous la plume d’Yvan Godbout. La Collection Contes interdits propose une réécriture sous le signe de l’horreur des contes classiques. Le 15 avril, l’auteur et son éditeur, Nycolas Doucet, ont été accusés de « production et distribution de pornographie juvénile ».

Le procès, pour lequel Godbout est passible de 14 ans de prison, est attendu en septembre 2020. C’est une lectrice, horrifiée par la scène du viol d’un enfant de neuf ans par son père, décrite au début du livre, qui a porté plainte à la police.

Pour Jean-Sébastien Marsan, directeur des communications de l’Union des écrivains du Québec, qui a réitéré son soutien à M. Godbout dans ce dossier, l’affaire Matzneff et l’affaire Godbout sont complètement différentes, du fait même que l’une implique une œuvre autobiographique et l’autre une œuvre de fiction.

« Bien sûr, on ne peut pas écrire n’importe quoi au nom de la liberté d’expression ; bien sûr, tout ne peut pas être dit, publié, partagé ; la loi fixe des limites et, fort heureusement, l’apologie en est une, écrivait le directeur général de l’UNEQ, Laurent Dubois, dans un communiqué paru en décembre dernier. Mais dans le cas d’Yvan Godbout, dans la mesure où la preuve se résume à un roman d’horreur, une œuvre de fiction dans une collection thématique pour public averti, nous sommes inquiets de la tournure des événements ».

Même son de cloche auprès de Mathilde Barraband, qui considère les deux affaires comme totalement distinctes. « Il faut insister sur le fait que les deux cas n’ont rien à voir ensemble. Dans le cas d’Hansel et Gretel, il s’agit d’une représentation fictionnelle », dit-elle. Or, ce genre de représentation fictionnelle abonde dans la littérature.

En France, deux grandes affaires ont mis en cause des romans qui mettaient en scène des actes sexuels, tous deux parus en 2002, poursuit Mme Barraband. Il s’agit de Rose bonbon, de Nicolas Jones-Gorlin, publié chez Gallimard, et d’Il entrerait dans la légende, de Louis Scorecki, paru chez L. Scheer. Dans les deux cas, explique Mathilde Barraband, les auteurs et les éditeurs ont été acquittés « pour des raisons compliquées, et cela fait jurisprudence ».

Échos partagés

Selon la professeure, il est erroné d’avancer que Gabriel Matzneff faisait l’unanimité dans le milieu littéraire français au cours des dernières décennies. « Il a perdu sa tribune au Monde en 1980 », autour de ses questions de pédophilie, rappelle-t-elle. « Il a toujours été sulfureux ». Mme Barraband remarque par ailleurs que l’essai de Matzneff Les moins de seize ans, paru en 1974, a été publié chez Julliard. Et que Vanessa Springora, qui affirme avoir été abusée par Matzneff alors qu’elle avait 14 ans, est directrice de Julliard depuis décembre 2019.

Ceci étant dit, il semble que les livres de Gabriel Matzneff n’ont jamais eu un très grand succès au Québec, tout au moins selon les données récoltées par les librairies Renaud-Bray. « Il y a bien quelques curieux » qui se sont intéressés à son œuvre, dit Émilie Laguerre, directrice du marketing et des communications chez Renaud-Bray, plus particulièrement depuis quelques semaines, mais sans plus. « C’est un phénomène français qui n’a pas eu d’échos au Québec, même à l’époque », dit-elle.

Par contre, Le consentement, de Vanessa Springora, qui est attendu dans les librairies québécoises, fait déjà l’objet d’un vif intérêt parmi la clientèle de la librairie.