L’appel de la forêt selon Hunzinger et Lang

Il n’est pas difficile de comprendre la fascination qu’exerce le cerf élaphe (Cervus elaphus), espèce grégaire dont la population a frôlé la disparition en Europe de l’Ouest.
Photo: Niels Christian Vilmann Ritzau Scanpix via Agence France-Presse Il n’est pas difficile de comprendre la fascination qu’exerce le cerf élaphe (Cervus elaphus), espèce grégaire dont la population a frôlé la disparition en Europe de l’Ouest.

Ils s’appellent Wow, Geronimo, Apollon ou Arador. Ils sont libres. Longtemps avant eux, leurs ancêtres ont traversé trois glaciations. Le jour et la nuit, même s’ils savent souvent se rendre invisibles, les forêts où ils vivent sont souvent traversées d’éclairs, de craquements, de cavalcades furieuses, de brames et de combats terrifiants.

Il n’est pas difficile de comprendre la fascination qu’exerce le cerf. Pas notre cerf de Virginie (Odocoileus virginianus), un cervidé gracieux mais moins spectaculaire. Le cerf élaphe (Cervus elaphus), plutôt, espèce grégaire dont la population a frôlé la disparition en Europe de l’Ouest.

Les grands cerfs, le sixième roman de Claudie Hunzinger, s’intéresse de près à ces « herbivores clandestins », symboles en mouvement de la magnificence du monde. Mais ils forment aussi « un peuple dont la splendeur d’exister n’était que la promesse de son anéantissement ».

C’est Pamina qui raconte, une écrivaine plus très jeune installée depuis quelques décennies avec Nils, son fidèle compagnon, dans une métairie du XVIIIe siècle perchée dans un endroit perdu des Vosges en France. Un couple de vieux anarchistes qui ont fait le choix poétique il y a longtemps « de bondir hors du cercle des adultes ».

Pour elle qui voulait « écrire un livre de grand air », contempler des cerfs était devenu une obsession. Même une sorte de miroir. « Moi, je n’arrivais pas, et n’arrive toujours pas, à séparer intrus et intrus. Proies et proies. Vivants et vivants. Les bêtes ne sont-elles pas une extension de nous-mêmes ? Ne nageons-nous pas, ne volons-nous pas, ne bondissons-nous pas grâce à elles ? »

Pour les gestionnaires des forêts parfaitement entretenues de France et les chasseurs en mal de trophées, les cerfs ne sont que de la peau et des os, quelques kilos de viande. Pour d’autres, c’est de la beauté pure et ce qui reste de liberté qu’on cherche à abattre.

Avec Les grands cerfs, prix Décembre, la romancière de 79 ans qui est née et vit en Alsace — et qui est aussi artiste plasticienne — s’interroge sur notre place dans le monde. Un peu comme elle le faisait dans La langue des oiseaux (Grasset, 2014) ou dans La survivance (Grasset, 2012), où une femme et son fils trouvaient refuge dans une maison en ruine dans les montagnes, en marge de la société matérialiste, mais en plein coeur des livres et de la littérature.

Sous une autre forme, le discours est similaire dans Les grands cerfs. Solitaires ou transfuges, hommes et bêtes peuvent être frères. « Pareillement efflanqués, osseux, têtus, téméraires face aux éléments — et prudents, ne bougeant pas de notre coin, sachant qu’il valait mieux se faire invisibles pour nous préserver du monde. Eux et nous, pionniers des mêmes parcelles abandonnées par les humains, exclus et comblés, nous nous y étions façonné un même espace bourré de “refus”, ronces et bruyères. Et de liberté. De liberté menacée. » Un hymne un peu triste à la liberté, sous toutes ses formes.

La proie pour l’ombre

C’est un peu le point de vue du chasseur — mais du chasseur qui doute — que l’on trouve dans La tentation, de Luc Lang, un drame familial sombre où un homme, après avoir traqué un cerf et décidé de lui laisser la vie sauve, met le doigt dans un drôle d’engrenage.

François Rey, un chirurgien lyonnais d’une cinquantaine d’années, chasse depuis toujours. Un soir d’automne, alors qu’il a dans son viseur un cerf magnifique avec sa ramure de seize cors, il hésite une fraction de seconde, vise mal et blesse l’animal sans le tuer. Il cherche et retrouve l’animal, le rapporte dans le « relais » de chasse que possède sa famille dans les montagnes de Savoie depuis des générations, l’opère et lui rend sa liberté.

Peu avant le coup de feu, il a cru apercevoir sa fille, Mathilde, étudiante en médecine, regard terrifié, dans le siège passager d’une voiture roulant à toute vitesse sur la petite route de campagne. Cette vision va le hanter. François ignore encore que sa fille, amoureuse d’une sorte de bandit, a vendu à son petit ami ses parts de la clinique familiale, plaçant son père en minorité…

À son retour à la maison, il tombe sur son fils, un banquier qui vit à New York avec un mannequin. Sans états d’âme, le fils est le parfait représentant d’un monde livré pieds et poings liés à la sauvagerie de l’ultralibéralisme. Tandis que sa femme, elle, l’âme fragile, enchaîne les séjours dans des monastères de la région.

C’est dire que derrière ses doutes de chasseur se trouve une faille qui ne fera que s’élargir. À ce face-à-face avec l’animal vient ainsi se superposer un autre, familial, plus sombre encore, alors que l’homme ne reconnaît plus tout à coup ses enfants. Autant de mondes qui s’affrontent tout en semblant s’ignorer.

Prix Médicis 2019, le 11e roman de Luc Lang est un drame familial intense, précis tout en étant plein de zones d’ombre. Un livre auquel l’auteur de Mille six cents ventres (Fayard, 1998) et d’Au commencement du septième jour (Stock, 2016), expert des violences en sourdine, a donné une forme audacieuse avec sa narration en spirale.

Et comme Claudie Hunzinger, l’auteur de La tentation trace l’histoire d’un monde qui semble être en train de s’effondrer.

Les grands cerfs / La tentation

★★★★

Claudie Hunzinger, Grasset, Paris, 2019, 192 pages / Luc Lang, Stock, Paris, 2019, 360 pages