Entre chien et loup

Tout en se questionnant sur la porosité des frontières entre histoire et littérature, Régine Robin (sur la photo), revisitant cette oeuvre considérable, explore tour à tour les obsessions de Patrick Modiano pour l’Occupation et la recherche de sa judéité.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Tout en se questionnant sur la porosité des frontières entre histoire et littérature, Régine Robin (sur la photo), revisitant cette oeuvre considérable, explore tour à tour les obsessions de Patrick Modiano pour l’Occupation et la recherche de sa judéité.

Si les livres de Patrick Modiano se ressemblent tous un peu, chacun partageant ce je-ne-sais-quoi qui s’apparente à une voix, tous ont aussi leurs différences.

Mais il y est partout question de la mémoire, des zones d’ombre ou de grisaille de la Seconde Guerre, du flou des frontières morales, de puzzles identitaires et d’absences entêtantes. Ce sont quelques-unes des obsessions fortes qui traversent l’œuvre de l’écrivain de 74 ans, lauréat du Nobel de littérature en 2014.

« Filatures infructueuses, identités troubles et troublées, identités tremblées, tout est pris dans une pâte temporelle obscure, elle-même à la fois floue et précise, victime de spectres et de fantômes qui surgissent à l’improviste, ponctuant l’anéantissement et l’impossible résurrection du passé », écrit l’historienne et romancière Régine Robin dans Ces lampes qu’on a oublié d’éteindre, un essai qu’elle consacre à l’œuvre de Modiano.

 

Rien d’étonnant, donc, à ce que le 29e roman de Patrick Modiano, Encre sympathique (un très beau titre), vienne à son tour cocher quelques cases quant à la manière et aux thèmes.

Cette fois, un narrateur se souvient d’avoir brièvement travaillé pour l’agence de détectives Hutte — la même agence que dans Rue des boutiques obscures, prix Goncourt 1978. Sa première mission avait été de recueillir des renseignements sur la disparition d’une certaine Noëlle Lefebvre. Peut-être l’avait-il rencontrée ? Mais peut-être pas. « Il y a des blancs dans une vie, et des éclipses de la mémoire. »

Or, bien sûr, en fouillant cette histoire ancienne qui l’obsède, cherchant à renouer les fils du passé, c’est le flou qui succède à l’incertain. « Le présent et le passé se mêlent l’un à l’autre dans une sorte de transparence, et chaque instant que j’ai vécu dans ma jeunesse m’apparaît, détaché de tout, dans un présent éternel. »

Photo: Martin Bureau Agence France-Presse Patrick Modiano

C’est un peu le cul-de-sac où mènent d’ailleurs toutes les enquêtes que pilote ou invente Modiano, se passant le plus souvent de résultats.

C’est ce passé, sensation bien plus que mémoire vive, inscrit à « l’encre sympathique » — invisible à l’œil nu et nécessitant un révélateur —, présent en nous, mais sans y être, que vient mettre au jour une fois de plus à sa façon subtile et délicate l’écrivain.

 

Ce n’est pas le meilleur roman de Modiano, loin de là, loin derrière Les boulevards de ceinture, Pedigree ou Dora Bruder, mais les fidèles devraient y trouver leur compte.

Comme Régine Robin, qui lui rend avec Ces lampes qu’on a oublié d’éteindre un solide exercice d’admiration, où l’essayiste et romancière (La Québécoite, 1983) entend nous présenter « son » Modiano, avec qui elle est en « dialogue permanent » depuis des années.

Tout en se questionnant sur la porosité des frontières entre histoire et littérature, Régine Robin, revisitant cette œuvre considérable, explore tour à tour les obsessions de Modiano pour l’Occupation et la recherche de sa judéité, mais aussi celle pour la mémoire fragmentée, impossible à saisir.

Un éclairage « entre chien et loup » sous lequel l’essayiste interprète aussi la fragilité des lieux modianesques : le Paris qui fuit et se métamorphose au fil des années, les hôtels et les cafés qui disparaissent — lieux de passage et d’activités interlopes.

Et face au rouleau compresseur du temps, Modiano, lui, s’escrime contre le silence et contre l’oubli. « Sortir de ce silence, écrit Régine Robin, aura été l’œuvre inlassable de Modiano pour le plus grand plaisir et l’émotion des lecteurs. »

Encre sympathique // Ces lampes qu’on a oublié d’éteindre

Patrick Modiano, Gallimard, Paris, 2019, 144 pages ★★★ //  Régine Robin, Boréal, coll. « Liberté grande », Montréal, 2019, 272 pages ★★★ 1/2