«#Maria»: arrangé avec le gars des vues

Jacques Savoie
Photo: Gilles Savoie Jacques Savoie

« En 1971, lorsque Bertolucci a tourné Le dernier tango à Paris, Marlon Brando a violé la jeune Maria Schneider. Tout le monde se souvient de ça. Cinquante ans plus tard, j’ai envie de croire que les choses ont changé. Ce genre de comportement au nom du cinéma, ça ne passe plus de nos jours ! », lance l’actrice américaine Rebecca Swanson — charmant clin d’œil à la Gloria du même nom et à Hitchcock — au réalisateur et producteur Mathias Fort au cours d’un point de presse organisé au Reine Elizabeth. Une rencontre fort courue par les médias, dans la chambre même où John et Yoko organisèrent un bed-in 50 ans plus tôt, à laquelle assistent les Courageuses Patricia Tulasne, Julie Snyder, Pénélope McQuade, Salomé Corbo et Lyne Charlebois, victimes de « notre Weinstein local ».

C’est qu’il s’en passe des affaires dans ce roman campé dans le merveilleux monde du cinéma où Jacques Savoie (Les portes tournantes, Boréal, 1984) s’amuse avec les codes du roman d’espionnage, du polar et du thriller. S’inspirant du mouvement #MoiAussi, le redoutable romancier a imaginé une histoire faisant écho à la sordide scène du beurre du sulfureux film tourné en 1972. De fait, durant le tournage de 5G, film américain tourné à Montréal, l’acteur Malcolm Dunn a profité d’une scène violente à caractère sexuel pour violer sa partenaire de jeu Rebecca Swanson. Afin d’éviter que 5G reste sur les tablettes et que justice soit faite, Mathias Fort changera le scénario et empruntera au cinéma direct.

Si Jacques Savoie s’en était tenu à cette intrigue, il aurait déjà eu beaucoup de matière pour captiver le lecteur. Or, rappelez-vous que l’homme est également un scénariste rompu aux miniséries (Les Lavigueur, la vraie histoire ; Mirador, l’ultime saison ; Béliveau). Des rebondissements, ce n’est donc pas ce qui manque dans #Maria, sorti début novembre, au moment où l’actrice française Adèle Haenel déclarait avoir subi du « harcèlement sexuel permanent » de la part du réalisateur Christophe Ruggia lorsqu’elle était adolescente. Dire que le dernier-né de Savoie est brûlant d’actualité tiendrait de l’euphémisme.

Des rebondissements, disions-nous. Il y en a tant que, par moments, l’ensemble devient exaspérant. Et ce, sans parler des ficelles parfois grosses comme des câbles que tire le gars des vues. Parlons-en de ce gars des vues… Fort, Mathias Fort, qu’il s’appelle. Détenteur d’une maîtrise en littérature, l’homme a été recruté 17 ans plus tôt par le sergent Éric Lagacé pour travailler au Service canadien du renseignement de sécurité. Il déboulera dans le milieu du cinéma après avoir été suspendu pour avoir envoyé par erreur un dossier ultra-secret au journaliste de La Presse Patrick Lagacé. Notez que plus loin dans le roman les « tweets paranoïaques » de Donald Trump sèmeront la consternation, tandis que la « voix légèrement voilée » du critique de cinéma Michel Coulombe apportera un peu de bon sens dans tout ce chaos lors d’une conférence de presse.

Ratoureux raconteur, Jacques Savoie a aussi inventé un pathétique roman familial pour ce pauvre Fort, qui sera bientôt hanté par une figure du passé. Rassurez-vous, il y aura aussi de l’amour dans l’air. Et même du sexe avec consentement. La totale, quoi ! Alors qu’on a la sérieuse impression que le romancier ne sait plus où donner de la tête à force de multiplier les quiproquos et les coups de théâtre, entraînant ses personnages en Europe et aux États-Unis, il prouve qu’il a encore quelques tours dans son sac.

Roman ludique et touffu, où la culture, le vedettariat, les médias, les réseaux sociaux, la justice et la politique ne marchent pas toujours dans le même sens, #Maria culmine en un haletant jeu du chat et de la souris dans un décor paradisiaque. Un peu plus et on se serait cru dans Arrête-moi si tu peux de Spielberg. Or, si la finale a quelques relents de fin heureuse hollywoodienne, il n’en demeure pas moins que Jacques Savoie y écorche avec véhémence les bourreaux sans scrupule et l’hypocrisie de tous ceux qui ferment les yeux devant leurs frasques indéfendables.

 

Extrait de «#Maria»

— Un tweet du président, lui-même agresseur, et Malcolm Dunn vient de gagner la sympathie du grand public. Personne ne veut savoir s’il a violé sa partenaire de jeu sur un plateau de tournage dans un pays étranger. Tout ce qui compte, c’est qu’on le laisse rentrer chez lui.

Mathias vacillait. Cette improbable affaire lui avait déjà coûté quelques centaines de milliers de dollars. Il avait cru faire du cinéma direct, s’était imaginé que l’histoire s’écrirait d’elle-même au fil des événements avec, pour grande finale, des accusations de viol portées contre une superstar américaine. C’était compter sans un président fourbe et ses tweets paranoïaques.

— On fait quoi maintenant ? demanda-t-il d’une voix presque éteinte.

#Maria

Jacques Savoie, Boréal, Montréal, 2019, 325 pages