Relire «Peau d’âne»

Illustration
d’Alessandra
Maria tirées
du livre
«Peau d’âne»
Photo: Albin Michel Illustration d’Alessandra Maria tirées du livre «Peau d’âne»

« Elle était là, au milieu de plantes foisonnantes, la chevelure soulignée d’un filet d’argent, vêtue d’une simple robe brodée de liserons. » À la vue de son enfant devenue jeune fille, le roi veuf perd toute contenance et décide qu’elle deviendra son épouse. Aidée de sa marraine, Lilas, femme forte, libre et indépendante, la princesse parvient à déjouer les plans de son père.

Les adaptations et réécritures de Peau d’âne sont multiples ; chaque auteur, conteur ou illustrateur qui s’y penche offre une perspective différente sur ce drame familial. Dans une collection flamboyante réservée à l’édition de classiques que dirige Benjamin Lacombe chez Albin Michel, Cécile Roumiguière offre pour sa part une Peau d’âne des plus gracieuses.

 

L’autrice française puise ici et là quelques motifs, s’inspire surtout des versions offertes par Charles Perrault, les frères Grimm, et celle, étincelante, du réalisateur Jacques Demy dans son film sorti en 1970 mettant en vedette Catherine Deneuve et Jean Marais.

Cette façon de faire laisse place à un album singulier, dans lequel le caractère assumé de la marraine est privilégié et rejoint la fée libre, sensuelle de Demy ou encore celle rusée de Perrault.

Celle à qui l’on doit L’enfant silence (Seuil, 2013) accorde par ailleurs une place privilégiée à l’inertie du peuple qui, avide de rester dans les bonnes grâces du roi, regarde le drame se jouer.

Conscient de l’horreur et de l’abomination de la situation, il ne lève toutefois jamais le petit doigt. Lorsque la princesse demande une peau faite à partir de tous les animaux de la cour — motif emprunté aux Grimm —, notamment de l’âne qui assure la richesse à tout le royaume, les fidèles tressaillent, craignent alors pour leur survie.

« Autour d’eux, tous s’agitèrent, bruissèrent et s’inquiétèrent : l’âne si précieux au Royaume ! Ainsi donc l’histoire pouvait mal tourner… »

Préoccupés essentiellement par leur propre bien-être, assujettis au roi, les villageois espèrent que cette folie cesse. Miroir à peine déformant de notre monde.

Si l’écriture de Roumiguière s’éloigne de la prose de Perrault, elle offre une version raffinée soutenue par le futur simple et l’imparfait, ce qui a pour effet de mettre le lecteur à distance du drame, nous transportant dans un pays lointain.

Mais l’écriture est aussi assurée par des dialogues entre la fée et la princesse, des phrases percutantes et des réflexions sur le non-sens de la demande qui permettent de prendre conscience des sentiments contradictoires ressentis par la jeune fille.

L’élégance du style n’a d’égal que l’opulence et l’onirisme des illustrations réalisées par Alessandra Maria. Combinant collage, appliqués de feuilles d’or, fusain, encre, elle livre des tableaux qui témoignent non seulement de toute la richesse du royaume, mais elle rend un hommage à la splendeur de la femme, objet central de cette quête insensée.

Cette version de Peau d’âne charme ainsi par sa beauté, mais aussi et surtout par l’angle emprunté par le duo qui donne à voir l’histoire de l’intérieur. Fameux.

 

Extrait de «Peau d’âne»

La fée Lilas attendait sa filleule. Elle comprit en la voyant que la jeune fille était dans un grand désarroi. Elle la serra dans ses bras et l’emmena dans son laboratoire, une pièce éclairée d’une lumière violette qui rendait tout étrange. Elles parlèrent longtemps. La Princesse finit par révéler à sa marraine la demande en mariage de son père […]

– Mon enfant… un père ne peut pas épouser sa fille, une telle union irait contre les lois de la nature.

– Mais c’est mon père, comment lui désobéir ?

La fée se retint de sourire ; elle se leva et effleura une sorte de galet. Les murs autour d’elles devinrent transparents, dévoilant le fond de l’océan […] Un animal marin à la bouche énorme s’approcha, la Princesse laissa échapper un cri. Le rire de la fée Lilas tinta.

– N’aie pas peur ! Certains les appellent des monstres, pourtant… chaque jour j’apprends d’eux. Quoi qu’en dise ton père, on ne se joue pas de la nature, mon enfant, il y a de grandes règles à respecter.

Peau d’âne

★★★★

Cécile Roumiguière et Alessandra Maria, Albin Michel, Paris, 2018, 64 pages