La guerre et la paix selon Pierre Lemaitre

Le regard  de Pierre Lemaitre  sur les petites gens, dont il brosse finement  les traits,  en fait  un grand romancier réaliste.
Raul ARBOLEDA Agence France-Presse Le regard de Pierre Lemaitre sur les petites gens, dont il brosse finement les traits, en fait un grand romancier réaliste.

Nous sommes dans une petite chambre de l’hôtel d’Aragon, dans le XIVe arrondissement de Paris, en 1945. « On retrouva Louise nue, accroupie, prostrée, saisie de tremblements spasmodiques, alors que sur le lit le vieil homme, couché sur le côté, semblait s’être abandonné à un court sommeil. » Voilà dans quelle tension s’achève l’une des scènes clés de Miroir de nos peines, treizième roman de Pierre Lemaitre et achèvement d’une trilogie comprenant aussi Au revoir là-haut et Couleurs de l’incendie.

En parallèle de la tragédie nocturne qui propulse Louise dans la découverte d’étonnants secrets de famille, le roman tisse les passionnants récits de Gabriel et de Raoul, dont les tranquilles destinées de prof de maths et de technicien en électricité seront renversées par l’enrôlement et par des révélations foudroyantes en plein cœur de la guerre. Chez Pierre Lemaitre, les familles ne sont pas ce qu’elles prétendent être. Et la guerre transforme les existences modestes en destins exceptionnels.

 

Roman historique intimiste ou roman d’aventures aux ambitions de roman social ? Même s’il excelle à peindre les paysages du XXe siècle et à camper les textures d’une France embrigadée dans les deux guerres mondiales, Pierre Lemaitre se revendique plus fermement du genre picaresque.

« Peu m’importe que le roman d’aventures demeure associé à une imagerie de cape et d’épée qui ne me sied guère, dit le lauréat du Goncourt 2013. Je suis soucieux du lecteur et de la qualité des intrigues ; je veux que chaque page soit le théâtre d’une aventure passionnante vécue par des personnages étoffés. Je me plais à m’imaginer suivant carrément les traces de Dumas. »

Pour écrire un roman historique, il faut tenir compte du fait que les lecteurs connaissent la fin et ont déjà lu au sujet de l’Holocauste, par exemple. Mais il ne faut pas transférer cela jusqu’aux personnages, qui vivent au présent et avec qui il faut replonger dans un certain degré de candeur.

Il marche aussi, oserons-nous affirmer, dans les pas de Zola. Son regard sur les petites gens, dont il brosse finement les traits, en fait un grand romancier réaliste.

« Chez moi, vous ne trouverez jamais un chirurgien esthétique nommé Howard, qui épouse une avocate internationale et ancienne mannequin ! ironise-t-il. Les strates sociales inférieures m’intéressent parce qu’elles sont plus durement touchées par les événements de l’histoire. Ce sont elles qu’on envoie à la guerre crever dans les tranchées, elles aussi qui ont été ruinées dans les années 1930, qui ont pris la route de l’exode dans les années 1940, qui ont été au chômage dans les années 1950 et qui ont pensé trouver leur salut en achetant des réfrigérateurs dans les années 1960. Chaque fois en vain. Les pauvres paient toujours leurs factures en silence, subissent les inflations massives et sont de bons petits soldats du capitalisme. Ils sont naturellement l’objet de ma compassion. Je viens du même milieu qu’eux. 

La guerre comme révélateur

Arrivé tardivement à la littérature à 56 ans, publiant d’abord des romans policiers finement maîtrisés puis des fresques sociales captivantes, Pierre Lemaitre court la chance de marquer la rentrée hivernale 2020 avec Miroir de nos peines, un roman qui embrasse le XXe siècle dans un subtil mouvement ondulatoire liant les destins des uns et des autres entre la Première et la Seconde Guerre mondiale.

« Pour moi, le XXe siècle commence véritablement en 1914, dit-il. Je suis passionné par l’idée de faire ma petite photographie de ce siècle en commençant par le bas, loin des corridors du pouvoir où se dessinent les guerres, mais au plus près de ceux qui les subissent. » Pour réussir un tel exercice, Lemaitre donne à ses personnages une surprenante épaisseur psychologique et intellectuelle.

Le défi, selon lui, a néanmoins été de leur réserver une bonne dose de « naïveté historique ».

« Pour écrire un roman historique, il faut tenir compte du fait que les lecteurs connaissent la fin et ont déjà lu au sujet de l’Holocauste, par exemple. Mais il ne faut pas transférer cela jusqu’aux personnages, qui vivent au présent et avec qui il faut replonger dans un certain degré de candeur. Je crois que plusieurs romanciers tombent dans le piège de prêter à leurs personnages des pensées ou des attitudes relevant d’un recul historique qu’ils ne peuvent pas avoir. »

Ce qu’il fallait aussi retrouver, c’est l’urgence dans laquelle la guerre immerge Louise, Gabriel et Raoul, soudainement enfouis au plus profond de leurs histoires familiales et des masques qui les recouvrent.

« Avant l’école et avant l’entreprise, la famille est la première instance qui nous rend fous. Elle est le creuset de toutes nos névroses. Et pour cette raison, il faut toujours y revenir et tenter de dénouer les fils. J’aimais l’idée que Louise se mette en quête de la résolution d’un secret de famille dans une période où tout se défait, alors que tous les repères explosent. La nation est saisie de panique, mais Louise essaie de mettre du rationnel dans sa vie. »

 

Extrait de «Miroir de nos peines»

Louise s’était accoutumée étonnamment vite à l’idée que sa mère avait eu un enfant avant son mariage. Des histoires de filles engrossées, d’avortements clandestins couraient partout, on en apprenait de belles dans les familles, à l’occasion de décès, d’héritages, elle ne voyait pas pourquoi les Belmont auraient été à l’abri. Non, ce qui lui restait en travers de la gorge, c’était l’abandon. Une boule d’angoisse l’oppressait, liée à son désir d’enfant.

Miroir de nos peines

Pierre Lemaitre, Albin Michel, Paris, 2020, 544 pages