L’affrontement de deux époques

Gabriel Matzneff ne s’est jamais gêné pour exposer ses propres penchants sexuels dans ses livres.
Photo: Jacques Demarthon Archives Agence France-Presse Gabriel Matzneff ne s’est jamais gêné pour exposer ses propres penchants sexuels dans ses livres.

Il y a ceux qui découvrent les faits, abasourdis, et ceux qui savaient sans trop voir le mal : les révélations, à paraître jeudi, d’une éditrice séduite, adolescente, par l’écrivain Gabriel Matzneff font s’entrechoquer, en France, deux époques et deux regards sur la pédophilie.

Le goût autoproclamé de l’écrivain âgé de 83 ans pour les « moins de 16 ans » et pour le tourisme sexuel avec de jeunes garçons en Asie avait jusqu’ici très peu fait ciller. La sortie du Consentement de Vanessa Springora, 47 ans, est en train de changer la donne.

L’écrivaine et éditrice y raconte comment elle a été séduite, à 14 ans, par le presque quinquagénaire, au milieu des années 1980, et le poids de cette histoire sur sa vie, ponctuée de dépressions.

Pour sa part, Gabriel Matzneff a défendu dimanche « la beauté de l’amour que nous vécûmes Vanessa » et lui-même, et dénoncé « de si injustes et excessives attaques ».

La veille, le ministre de la Culture, Franck Riester, avait rappelé que « l’aura littéraire [n’était] pas une garantie d’impunité », en apportant son « soutien » à « toutes les victimes » de l’écrivain.

« Autres temps, autres moeurs » ?

Autre signe de cette bascule : une séquence où Bernard Pivot, célèbre animateur d’émissions culturelles et littéraires, interviewe Gabriel Matzneff est devenue virale (près de 900 000 vues) et fait scandale, près de 30 ans après sa diffusion. Il y est interrogé de manière badine sur ses conquêtes sexuelles. À l’exception de l’écrivaine québécoise Denise Bombardier, lui lançant qu’il aurait « des comptes à rendre à la justice », personne ne réagit.

Tentant de se défendre, Bernard Pivot, a plaidé le principe du « autres temps, autres moeurs », affirmant que dans « les années 1970 et 1980, la littérature passait avant la morale ».

« Nous sommes plus ou moins les produits intellectuels et moraux d’un pays et, surtout, d’une époque », a-t-il ajouté, provoquant une vague d’indignation.

« J’ai l’âge d’avoir connu une époque où se disaient ce genre de choses à la télévision. Matzneff, Gide, on se foutait de leur gueule, mais on n’était pas plus révolté que ça. Des pédophiles assumés. J’ai un peu honte. Même plus que ça », a concédé Bruno Gaccio, humoriste, scénariste et producteur de télévision.

L’héritage de Mai 68

Avant d’être unanimement condamnée, la pédophilie a été tolérée — voire plus — dans les années 1970 par des intellectuels invoquant la liberté sexuelle et l’héritage de Mai 68 avec son slogan « il est interdit d’interdire ».

Des pétitions ont été signées comme une, en 1977, relayée par le quotidien Libération, pour défendre trois hommes poursuivis pour des agressions sexuelles sur des enfants de 12-13 ans. Parmi les signataires figuraient les anciens ministres Jack Lang et Bernard Kouchner, un des célèbres « French Doctors », fondateurs de la médecine humanitaire.

Cette tolérance s’est poursuivie dans les années 1980 avant que le vent ne tourne dans les années 1990, menant à la condamnation unanime de la pédophilie et au mea culpa des journaux l’ayant défendue.

Un retournement lié à l’émergence de témoignages de victimes et à la multiplication des associations de défense des enfants, souligne Pierre Verdrager, auteur du livre L’enfant interdit. Comment la pédophilie est devenue scandaleuse. « On commence à prendre conscience que cette libération des corps peut poser des problèmes quand elle concerne la sexualité des enfants avec les adultes », affirme le sociologue.

Liberté d’expression

Néanmoins, « la liberté d’expression est importante. Je rappelle que Matzneff n’a pas été condamné », estime Étienne Gernelle, le directeur de l’hebdomadaire Le Point, où l’écrivain tient une chronique.

« Les mêmes journaux qui, il y a 30 ans, disaient que l’amour avec les enfants c’est bien, au nom d’une morale soixante-huitarde, voudraient virer ces mêmes gens », souligne-t-il.

Et de dénoncer un climat où certains appellent à rayer de la carte les artistes mis en cause dans des affaires de violences sexuelles.

Ce phénomène, baptisé « cancel culture » dans le monde anglo-saxon, concerne autant le réalisateur Roman Polanski, visé par une nouvelle accusation de viol, juste avant la sortie de son dernier film à l’automne, que le peintre Gauguin (1848-1903), en raison de ses relations sexuelles avec des adolescentes tahitiennes.

Pour Pierre Verdrager, la parution du livre de Vanessa Springora marque « une étape importante », « car c’est avec la prise de parole des victimes que la question pédophile a évolué ».