Bernard Pivot évoque un changement d’époque

Gabriel Matzneff ne s’est jamais gêné pour exposer ses propres penchants sexuels, surtout pour les très jeunes adolescents, dans ses livres.
Photo: Jacques Demarthon Agence France-Presse Gabriel Matzneff ne s’est jamais gêné pour exposer ses propres penchants sexuels, surtout pour les très jeunes adolescents, dans ses livres.

Bernard Pivot s’est défendu vendredi sur Twitter d’avoir été complaisant à l’endroit de Gabriel Matzneff, qu’il a reçu en 1990 sur le plateau de l’émission Apostrophes en compagnie de Denise Bombardier. M. Pivot avait alors présenté M. Matzneff, qui affichait son penchant sexuel pour les jeunes adolescents, comme un « véritable professeur d’éducation sexuelle ».

« Dans les années 1970 et 1980, la littérature passait avant la morale ; aujourd’hui, la morale passe avant la littérature, a écrit M. Pivot sur Twitter. Moralement, c’est un progrès. Nous sommes plus ou moins les produits intellectuels et moraux d’un pays et, surtout, d’une époque. »

Le débat refait surface au moment où l’éditrice Vanessa Springora s’apprête à lancer son livre Consentement, dans lequel elle raconte comment Matzneff lui a en quelque sorte arraché un consentement lorsqu’elle avait 14 ans. Rappelons que l’âge du consentement légal est fixé en France à 15 ans, alors qu’au Canada, il est de 16 ans. Un consentement peut être accordé à partir de 14 ans s’il y a moins de cinq ans et un jour d’écart entre les partenaires, et à partir de 12 ans s’il y a moins de deux ans et un jour d’écart entre eux.

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Matzneff, le principal visé de cette affaire, a pour sa part réagi avec un courriel affligé, envoyé au Nouvel Observateur : « Apprendre que le livre que Vanessa a décidé d’écrire de mon vivant n’est nullement le récit de nos lumineuses et brûlantes amours, mais un ouvrage hostile, méchant, dénigrant, destiné à me nuire, un triste mixte de réquisitoire de procureur et de diagnostic concocté dans le cabinet d’un psychanalyste, provoque en moi une tristesse qui me suffoque. »

Gabriel Matzneff ne s’est pourtant jamais gêné pour exposer ses propres penchants sexuels, surtout pour les très jeunes adolescents, dans ses livres.

Il raconte aussi notamment, dans son livre Mes amours décomposés. Journal 1983-1984, sa réaction à une mère qui lui dit que sa fille a été violée dans les toilettes de la chaîne publique Antenne 2 par le journaliste Patrick Poivre d’Arvor. « Je rigole et lui réplique que Patrick est un vieil ami qui aime le confort et que je ne l’imagine pas choisissant un tel endroit pour se livrer à des coquineries, écrit-il. J’ajoute que je me souviens de la manière dont Aude s’est jetée sur moi, s’est donnée à moi, et que s’il y a eu viol dans les ouah-ouah de la téloche, c’est elle qui aura violé le pauvre Patrick et non l’inverse. »

Au Québec aussi

La dénonciation musclée de Gabriel Matzneff par Denise Bombardier en 1990, sur le plateau de Bernard Pivot, pourrait laisser croire que les Québécois sont moins tolérants que les Français envers la pédophilie. Mais au Québec, le poète Paul Chamberland, qui a reçu en 2007 le prix Athanase-David, a lui aussi exposé son attirance sexuelle pour les enfants dans le livre Le prince de Sexamour, publié aux Éditions de l’Hexagone en 1976. « […] un enfant de six ans est mon séducteur, écrit-il. Beau, je veux dire un corps harmonieux, rayonnant de sensualité / entre nous la décharge magnétique et l’appétit d’un contact sans restriction / l’osmose nous jette l’un dans l’autre à travers les flots de toutes les caresses que nous désirons ensemble mais hors de nous le monde maintient son “tu ne dois pas” ».

D’ailleurs, Gabriel Matzneff n’a pas été reçu qu’à la télévision française. Il a été accueilli au Québec à l’émission Rencontres, de Radio-Canada, par l’animateur et abbé Marcel Brisebois.

Allusions multiples

En France, l’écrivain Michel Tournier tenait au sujet d’Abel Tiffauges, son héros du Roi des aulnes, des propos équivoques. « La passion pédophile du roi des aulnes est certes amoureuse, charnelle même. Il s’en faut qu’elle soit pédérastique », disait Michel Tournier au sujet de son oeuvre.

Dans son roman Lolita, l’écrivain américain d’origine russe Vladimir Nabokov est autrement explicite : « […] il doit y avoir un intervalle de plusieurs années, jamais moins de dix à mon avis, ordinairement trente ou quarante, et même jusqu’à quatre-vingt-dix dans certains cas notoires, entre la pucelle et l’homme pour que celui-ci succombe au charme de la nymphette », écrit-il d’entrée de jeu dans ce roman.

Au moment du décès de Tournier, en 2016, Claire Devarrieux écrivait dans Libération : « Inutile de dire que le manuscrit du Roi des aulnes atterrirait-il aujourd’hui sans nom d’auteur dans une maison d’édition, il serait aussitôt refusé pour pédophilie. »

Alors qu’ironiquement, à l’époque, le personnage du Roi des aulnes avait plutôt été critiqué pour ses ressemblances avec un nazi.

Autre temps, autres moeurs, donc. Celles de 2020 sont appelées à changer. Vendredi, l’essayiste et député européen Raphael Glucksmann a gazouillé sur Twitter : « J’ai beau chercher, je ne comprends toujours pas en quoi le fait de ne plus tolérer qu’un dandy pervers de 40 ou 50 ans mette son sexe dans la bouche d’une enfant de 13 ans ou exploite des petits garçons en Asie du Sud-Est est une menace pour la création littéraire… »



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