Au temps où l’on célébrait l’arbre et qu’on coupait la forêt

«Curieuses histoires de plantes du Canada», une suite d’historiettes délicieuses sur l’histoire du Québec envisagé sous l’angle de l’agriculture, de l’agroalimentaire, de l’industrie, de la médecine, voire des drogues.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Curieuses histoires de plantes du Canada», une suite d’historiettes délicieuses sur l’histoire du Québec envisagé sous l’angle de l’agriculture, de l’agroalimentaire, de l’industrie, de la médecine, voire des drogues.

En 1883, le gouvernement du Québec donne congé aux écoliers pour célébrer les arbres, rappellent Alain Asselin et Jacques Cayouette dans le quatrième tome de leurs Curieuses histoires de plantes du Canada qui vient de paraître. Il est vrai que les écoliers demeurent encore assez peu nombreux tant l’Église, avec sa mainmise sur l’éducation, ne soutient que minimalement l’enseignement pour tous tandis que l’industrie profite de ces petites mains qui travaillent pour presque rien.

Au XIXe siècle, on ne fait pas encore venir par avion de la main-d’oeuvre bon marché d’Amérique du Sud pour cueillir des fraises. C’est l’enfance qui est exploitée pour ce genre de corvées. Les fraises sauvages et cultivées, posées une à une dans des cassots d’écorce, sont cueillies le plus souvent par des enfants pauvres, main-d’oeuvre corvéable à merci, rappellent ces Curieuses histoires de plantes du Canada, tout en offrant en partage une suite d’historiettes délicieuses sur l’histoire du Québec envisagé sous l’angle de l’agriculture, de l’agroalimentaire, de l’industrie, de la médecine, voire des drogues.

Mais revenons à ces écoliers du XIXe siècle qui jouissent d’un congé pour célébrer les arbres. Pourquoi sont-ils enrôlés dans cette « Fête des arbres » en un temps où ce sont plutôt les saints que le calendrier a l’habitude d’honorer avec faste et déférence ?

Aux États-Unis, dans l’État du Nebraska, une célébration publique des arbres existe à compter de 1872. Au nord, au pays des érables, Henri-Gustave Joly de Lotbinière, qui sera premier ministre du Québec en 1878-1879, va s’en inspirer. On doit à ce protestant cette initiative qui souligne, chemin faisant, le mauvais sort que l’on réserve alors à tous les arbres dans la province de Québec.

Dès 1874, Joly de Lotbinière se fascine pour le développement de la culture des arbres, en particulier pour le noyer noir, un des feuillus les plus appréciés en raison de ses grandes qualités en ébénisterie fine. Joly de Lotbinière fait venir des noix de l’Ouest canadien pour les planter, par milliers, sur son domaine, près du fleuve Saint-Laurent. Il jouira avant longtemps d’une petite forêt à dominante de noyers noirs. Sur les terres publiques, observe-t-il, on continue, hélas, de tout couper…

Comme premier ministre, Joly de Lotbinière va cumuler entre ses mains plusieurs fonctions étatiques, dont celle de ministre de l’Agriculture, peut-être alors la plus importante du gouvernement. En ces débuts de la Confédération, le ministère de l’Agriculture de la province de Québec tient aussi les rênes du pouvoir en immigration, en matière de santé publique, de mise en quarantaine en cas d’épidémies, de recensements et de statistiques. Il est aussi responsable tout autant des droits d’auteur pour les écrivains que des brevets du commerce.

La majorité de la population, jusqu’au tout début du XXe siècle, vit encore en milieu rural. Mais même au-delà de cela, une idéologie d’une mission providentielle du Canada français attachée à la culture de la terre encourage à mieux connaître les plantes du pays. Des botanistes amateurs apparaissent. Des écoles consacrent du temps à améliorer différentes variétés. On inaugure, au XIXe siècle, des écoles d’agriculture, dont la plus célèbre sera celle de Lapocatière.

Un beau grand désert

En 1877, Gustave Joly observe que, dans le paysage canadien, les bâtiments publics sont tristement dépourvus d’arbres. « Dans la province de Québec surtout […] les vieux établissements sont déplorablement nus. » En ce pays où on fait connaître aux arbres un mauvais parti au nom de l’industrie, l’étranger de passage « s’imagine être dans un pays plus dégarni que les plus anciennes terres d’Europe », écrit Joly de Lotbinière. Ce demi-pays prend petit à petit l’allure d’un vaste désert à cause des coupes forestières.

Chez nous, on rase tout, écrit-il. Aucun arbre ne résiste. On coupe sans penser à demain. Pourtant, « il doit suffire d’un moment de réflexion à ceux que la forêt fait vivre pour se convaincre qu’ils ont intérêt à laisser la forêt vivre ». Un regard rétrospectif nous indique que non…

C’est dans l’optique modeste de considérer la place des arbres autrement que Joly de Lotbinière pense mettre en vigueur une fête. Mais c’est l’arbre qu’il veut célébrer, et non pas la forêt qui continue d’être coupée. La première fête de l’arbre a lieu le 7 mai 1883, à Montréal, et le 16 mai à Québec. On plante des érables, des merisiers, des trembles, des bouleaux. Devant le parlement, pour l’occasion, on met en terre un beau chêne. Y est-il toujours ? À Sillery, dans la forêt Spencer Grange, adjacente à celle de Spencer Wood qu’occupe le lieutenant-gouverneur, James MacPherson Le Moine plante pour sa part, à l’occasion de cette fête, pas moins de 22 épinettes « bien grasses ». « Un arbre n’a pas à être considéré comme un ennemi », écrit-il.

En 1896, toujours à l’occasion de cette fête annualisée bien que de plus en plus confidentielle, le gouvernement annonce qu’il met à disposition des participants des ormes, des bouleaux, des frênes, trois types d’érables, des hêtres et des noyers noirs. La population en général s’intéresse peu à l’événement, qui fait tout au plus la joie d’une petite élite, écrivent Alain Asselin et Jacques Cayouette dans leurs Curieuses histoires de plantes du Canada, sans donner tellement plus de détails.

Des angles inattendus

Plonger dans ces Curieuses histoires, c’est aborder la société par une multitude d’angles inattendus. Voici par exemple les célèbres petits fromages de l’île d’Orléans, hérités des procédés de fabrication français. La législation sur le contrôle du lait finira par les tuer. Qu’est-ce qui les rendait si célèbres, ces petits fromages très odorants ? Le fait, apparemment, qu’ils tiraient une partie de leur goût des joncs de l’île sur lesquels ils étaient élevés.

Sait-on que, pendant la Première Guerre mondiale, il exista quatre camps de prisonniers de guerre au Québec qui contribuèrent, malgré eux, au développement de variétés de blés dont les croisements savants étaient destinés à pousser dans un climat froid ?

Les pommiers, vous le saviez peut-être, sont d’importation européenne. Mais ils poussent bien au Nouveau Monde. On trouve alors des pommiers surtout à Montréal, notamment dans ce qui est aujourd’hui le Quartier latin, et dans les campagnes non loin de l’île. En 1876, à Montréal, on dresse une liste de cinq variétés qui mériteraient l’attention. La Fameuse occupe le premier rang. « C’est notre meilleur producteur », écrit la Société d’agriculture de Montréal en 1876. Mais il y a aussi la Alexandre, la Stracan Rouge, la Pêche de Montréal et la Duchesse d’Oldenbourg. Que sont devenues ces variétés ?

Ce livre plein, vraiment plein de surprises s’arrête en 1935, soit l’année de la parution de la Flore laurentienne de Conrad Kirouac. Avec son oeuvre, le frère Marie-Victorin pose un jalon majeur qui permet à l’univers de la botanique de quitter les approximations d’une science encore beaucoup bercée de romantisme.

En 1931, quatre ans avant Marie-Victorin, le père Louis-Marie de l’Institut agricole d’Oka, de son vrai nom Louis-Paul Lalonde, avait publié sa Flore-Manuel de la province de Québec. Ce livre grand public, plutôt scolaire, avait eu l’heur de déplaire à Marie-Victorin, qui tentera d’en repousser au loin l’influence comme le fait d’une mauvaise concurrence faite à son oeuvre. Mais cette Flore-Manuel, imprimée dès le départ à 20 000 exemplaires, ce qui est considérable, montre au moins que l’intérêt pour la botanique grandit et s’affermit.

Aujourd’hui, la population se trouvant majoritairement loin de la charrue, des sillons et des profondeurs de la nature sauvage, nous avons perdu de vue l’importance des sols, des croisements, du travail de sélection des plantes. Notre capacité à nommer ce monde qui continue pourtant de nous entourer s’est considérablement amenuisée, au point qu’il nous est devenu étranger. Pour aller jusqu’aux racines de l’histoire de ce pays, il faut attraper une à une les branches que nous tend ce livre qu’on peut commencer à lire en l’ouvrant à n’importe quelle page, d’ailleurs presque toutes richement illustrées.

Curieuses histoires de plantes du Canada 1867-1935

Alain Asselin et Jacques Cayouette, Septentrion, Québec, 2019, 105 pages

À voir en vidéo