«Liminal»: entre la vie et la mort, un temps suspendu

Le premier roman de Jordan Tannahill est une prodigieuse odyssée qui teste les limites de la raison et de la matérialité.
ESA / Hubble et NASA Le premier roman de Jordan Tannahill est une prodigieuse odyssée qui teste les limites de la raison et de la matérialité.

Dans la frénésie des multiples parutions qui emplissent l’actualité littéraire, il arrive que, faute de temps et d’espace, nous passions à côté de petits bijoux, d’œuvres incontournables qui permettent de mieux saisir l’insaisissable, de mieux percevoir l’imperceptible, de mieux définir une réalité qui nous échappe pour mieux nous exploser au visage.

Liminal, premier roman de Jordan Tannahill, prodigieuse odyssée qui teste les limites de la raison et de la matérialité, est à classer dans cette catégorie. Ce jeune prodige, reconnu à l’extérieur de la province comme l’enfant terrible du théâtre canadien, est, du haut de ses 31 ans, le plus jeune dramaturge à avoir obtenu deux fois le Prix littéraire du Gouverneur général.

Largement inspiré par Marguerite Duras, Alain Robbe-Grillet et autres pionniers de l’autofiction, le jeune auteur a recours au commun pour mieux décortiquer l’intime, à la métaphysique pour mieux explorer le liminal, cet état « qui correspond au seuil de perception, qui est à peine perceptible ».

Au carrefour de la saga millénariale et de la pop philosophie, le livre présente une galerie de personnages d’une lucidité et d’une intelligence abyssale et douloureuse, artistes, intellectuels, scientifiques, queers ; tous délicieusement marginaux, tous miroirs incisifs d’une génération presque trentenaire, dont les yeux se sont ouverts pour la première fois sur les ruines de la guerre froide et de l’absolutisme, et dont l’âge adulte est tourmenté par l’élection de Donald Trump et le retour de l’extrême droite.

Photo: James Mckenzie Jordan Tannahill

Jordan Tannahill traverse les époques et les continents, se questionne sur l’athéisme et la dévotion avec Augustin, sur la séparation entre l’esprit et le corps avec Descartes, sur le concept de quotient de sentience développé par Robert A. Freitas Jr. Il explore les limites de la corporalité, établissant corrélations et équations entre les androïdes et les sex clubs de la Rome moderne, entre l’extase mystique de sainte Thérèse d’Ávila et la castration d’une performeuse queer.

Ce foisonnement exaltant de réflexions, de doutes et de remises en question est déployé avec virtuosité dans une seule seconde, celle où Jordan entre dans la chambre de sa mère malade et aperçoit son corps immobile sous les draps. Est-elle encore vivante ?

Au cours de cette fraction temporelle qui hésite entre la vie et la mort, cet instant d’indétermination qui soulève un souffle d’espoir et une bouffée de souvenirs, l’écrivain puise une inspiration vertigineuse et charnelle dans le plus grand mystère de l’humanité, qu’il explore dans toutes ses nuances et incarnations : le corps et ses limites.

Dans cet espace nébuleux, Jordan Tannahill explore la distinction entre une personne et son enveloppe, creuse les mystères entourant l’âme, la conscience, les émotions, l’individualité, et ses reproductions rendues envisageables par l’intelligence artificielle et les théories quantiques. Liminal s’aborde comme un véritable voyage ; une expérience bouleversante, d’une intensité presque sensuelle.

 

Extrait de «Liminal»

Que tu sois endormie est assurément la plus probable des possibilités. Après tout, toutes les autres fois où j’ai pénétré dans ta chambre pour te retrouver dans ton lit, tu étais vivante, tu respirais, dormais, rêvais, ou était assise en train de lire, de parler au téléphone, de pleurer, de te couper les ongles, ou simplement perdue dans tes pensées. À tous les autres moments de ma vie, tu étais vivante, un nombre infini de moments vivants, pourquoi celui-ci devrait-il être l’exception ? Onze heures du matin, ce n’est pas une heure pour mourir. La mort n’est pas une chose discrète sur laquelle on tombe comme un peu de vomi de chat sur un tapis. 

Liminal

★★★★ 1/2

Jordan Tannahill, traduit de l’anglais par Mélissa Verreault, La Peuplade, Montréal, 2019, 444 pages