«Jolis jolis monstres»: belles bêtes

Julien Dufresne-Lamy consacre son quatrième roman à la culture «drag», au «voguing» et à la scène «ballroom».
Photo: Mélania avanzato Julien Dufresne-Lamy consacre son quatrième roman à la culture «drag», au «voguing» et à la scène «ballroom».

Trentenaire parisien, Julien Dufresne-Lamy a choisi de consacrer son quatrième roman, Jolis jolis monstres, à la culture drag, au voguing et à la scène ballroom. Des années 1980 aux années 2010, de l’apparition du sida à l’hégémonie de RuPaul’s Drag Race, son livre met en relief le courage des marginaux, leur résilience dans l’adversité, mais aussi, et peut-être même surtout, leur sens de la fête, leur liberté, leur créativité : un cocktail éminemment subversif, surtout aux yeux de l’Amérique bien pensante.

« Certains disent qu’on est des monstres, des fous à électrocuter. D’autres pensent que l’on est les plus belles choses de ce monde. » Ces mots ont été prononcés dans les années 1980 par Venus Xtravaganza, pionnière de la communauté trans, dans le documentaire Paris Is Burning. Cette fascinante métaphore du monstre, notamment présente chez les « Little Monsters » de Lady Gaga et dans Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, l’extraordinaire bande dessinée d’Emil Ferris, est brillamment réactivée par le roman de Dufresne-Lamy.

D’abord associée à l’anormalité, à l’inadéquation, insulte suprême nourrissant l’oppression et générant la détestation de soi, la figure du monstre, une fois récupérée et même réclamée par celle ou celui qui se considère ou qui est considéré(e) comme tel, devient un symbole de son autonomie, de sa fierté, de la force que lui inspire dorénavant sa singularité. « Nous sommes des centaures, des licornes, des chimères à tête de femme. Les plus jolis monstres du monde. »

James et Victor

Afro-Américain, James (alias Lady Prudence) fut l’une des drag queens les plus célébrées de New York. « Moi, je suis polyvalente. Je chante dans les cabarets, défile dans les bals de Harlem, danse dans les clubs de Chelsea. » Blanc et hétéro, né l’année où pour James tout s’achève, Victor est un ex-gangster devenu père de famille. Aujourd’hui dans la vingtaine, voilà qu’il ressent une forte attirance pour l’art de la drag.

Les destins de ces deux hommes que rien ne prédestinait à une rencontre vont peu à peu s’éclairer, se répondre, se ressembler et se compléter. Le livre donne ainsi à découvrir deux êtres complexes, loin des clichés et des idées reçues, mais il traduit et interroge surtout l’évolution phénoménale des mentalités envers la communauté LGBTQ et, plus spécifiquement, envers le milieu drag, dont l’immense popularité, aussi réjouissante soit-elle, expose certainement au risque d’un formatage, voire d’une normalisation.

Un roman passionnant, aux personnages attachants et crédibles, et dans lequel il est tout naturellement question d’enjeux historiques, mais aussi de débats politiques et sociétaux brûlants d’actualité (racisme, communautarisme, classisme, colonialisme…), disons que ce n’est pas courant. Précisons en terminant qu’il est nécessaire de lire plusieurs pages avant que les nombreuses expressions franchouillardes cessent de nous empêcher d’apprécier une langue qui est en fin de compte ample, évocatrice et prenante.

 

Jolis jolis monstres

★★★ 1/2

Julien Dufresne-Lamy, Belfond, coll. «Pointillés», Paris, 2019, 416 pages