Une brève histoire d’un vent de liberté

Mohamed Loffti (à gauche) tient les rênes de l’émission «Souverains anonymes» depuis 30 ans.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Mohamed Loffti (à gauche) tient les rênes de l’émission «Souverains anonymes» depuis 30 ans.

« Je voudrais une chambre avec un lit double, un gin double, de la brillantine, de l’eau de Cologne et ma clé. » Évidemment, personne n’a dit ça. Tout le monde a fait la queue, présenté une pièce d’identité et observé le protocole. L’attachée de presse des éditions Leméac — professionnelle, rayonnante et en Dr. Martens — a posé une question à un employé au sujet des gars à qui l’on dit « Encore toé ? » lorsqu’ils reviennent en dedans :

 – Vous trouvez pas ça un peu déprimant ?

– C’est pas ma vie à moi, ça, madame.

 Derrière nous, il y avait le père Jean — aumônier durant 38 ans et accessoirement frère du défunt cinéaste Pierre Patry, qui a adapté La corde au cou, de Claude Jasmin, en 1965. C’était comique de l’apprendre en arrivant en prison. C’était moins drôle d’entendre, avant d’entrer : « Et pour votre culture personnelle, sur votre gauche, c’était les échafauds où l’on pendait les prisonniers. » Puis une porte s’est ouverte.

Dans un château vivaient des souverains. C’était à Bordeaux. Pas celui-là, l’autre.

Mohamed et le buffet

Le local avait l’allure de ceux où l’on prépare sa première communion. Au centre de la pièce, un buffet et un détecteur de métal. Avant de picorer, la cohorte a été accueillie par un Mohamed Lotfi qui semblait nerveux. Quand il a commencé à manger, ça s’est confirmé. Il avait l’air de donner de l’attention à chaque canapé dans son assiette. « Toi, t’es sucré, toi, t’es salé, toi… » Un homme bien sapé était assis seul. Ses mains ressemblaient à celles du poète Roger des Roches : colonisées par les bijoux.

 – Tu jouais pas dans Danger, toi, à la fin des années 1970 ?

– Oui !

 C’était Polo Bellemare, des Frères à ch’val. Comme Céline Dion, Joe Bocan, Michaëlle Jean, Richard Desjardins, Michel Chartrand, Serge Bouchard, Lhasa de Sela, Pol Pelletier, Marc Favreau, Andrée Lachapelle, Albert Jacquart et plus de 800 autres, il a participé à Souverains anonymes, l’émission de radio de Mohamed Lotfi, qui fête ses 30 ans cette année. Une célébration qui annonce paradoxalement la fin du projet mené depuis l’établissement que certains ont qualifié de « Grande dame des prisons du Québec ». À l’occasion, Lotfi fait paraître Vols de temps: chroniques des années anonymes (Leméac), et inauguré le tout nouveau site Web des Souverains.

 

 On l’a souvent lu, souvent entendu et parfois vu à la télévision, Mohamed Lotfi. Comme cette fois où l’on avait demandé à des immigrants de réagir au coup de râteau que Jacques Parizeau s’était envoyé, en 1995. À l’inverse de la bande qui clamait avec fierté ses origines, Lotfi a répondu : « Madame, la seule chose dont je suis fier dans ma vie, c’est d’être le père de deux garçons, beaux, intelligents et en bonne santé. »

Le même homme a aussi polémiqué, à quelques reprises, au sujet du communautarisme : « [J]’ai réalisé deux documentaires radiophoniques pour Radio-Canada [sur les immigrants expulsés]. Je n’ai jamais noté une grande mobilisation contre l’expulsion des jeunes Haïtiens du Canada vers Haïti. En quoi et de quelle manière les militants contre le racisme systémique les avaient-ils défendus ? »

Le royaume des Souverains

Une fois le grignotage terminé, Lotfi a pris la parole : « Comptez jusqu’à quinze et traversez de l’autre côté. » C’est là que tout a commencé à être plus intéressant qu’une première communion. Derrière la porte du local des Souverains se dressait une haie d’hommes. « Bonjour, bienvenue. Bonjour, bienvenue. Bienvenue, bonjour. »

 L’existence de cette salle, inaugurée le 15 janvier 1995 par le ministre de la Sécurité publique Serge Ménard, est une agréable anomalie. Néanmoins, le programme de Lotfi ne s’est professionnalisé qu’un bon moment après qu’il a tendu sa perche radiophonique au milieu carcéral pour une première fois en 1989. En mars 2020, le rappeur Sans Pression et le philosophe Alain Deneault seront les derniers invités des Souverains.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Mohammed Lofti

 En 2003, la mort des Souverains avait été annoncée. Lotfi doit une fière chandelle au péquiste Jean-Pierre Charbonneau, qui était intervenu en interpellant Jacques Chagnon (alors ministre de la Sécurité publique). Treize ministres libéraux avaient ainsi financé Souverains anonymes avec leur budget discrétionnaire. Il doit énormément aussi à Louise Harel. D’ailleurs, elle était au premier rang, devant la scène, avec le représentant de Christine Saint-Pierre. Il y avait également le réalisateur Guillaume de Fontenay, l’auteur-compositeur Jamil Azzaoui et plusieurs autres. Le directeur de la prison, François Landreville, que Lotfi a décrit comme « le directeur le plus progressiste [qu’il] a rencontré de sa vie », brillait par son absence, retenu pour des raisons familiales.

Régime parallèle

Lorsque les premiers souverains sont montés sur scène, accompagnés par Kattam, le fils multiinstrumentiste de Mohamed Lotfi, ce journaliste a repensé aux paroles de la photographe montréalaise Sandra Lachance, qui a réalisé un paquet de projets dans des prisons : « L’art vous permet d’opérer dans un régime parallèle, en dehors de la boîte. C’est comme le crime, sauf que c’est plus tough de dire à quelqu’un de descendre d’une table parce qu’il gueule au nom de l’art. »

 Le show a continué — la très petite équipe de Lotfi s’occupant de la technique depuis une salle où l’homme a aussi placé une bibliothèque à la disposition des détenus : des bouquins de Driss Chraïbi, Jack Henry Abbott, Pierre Vallières, Ahmed Marzouki, Romain Gary, la revue Le panier de crabes. « Dans chaque prison, il y a une bibliothèque, mais pas de micro », a dit Lotfi, après avoir récité en ouverture des vers d’Elia Abu Madi, à la mémoire de son beau-père.

Choisir la réhabilitation

« Le Québec a fait le choix de la réhabilitation », a rappelé l’animateur originaire de Rabat, au Maroc. « Jamais un Québécois, qu’il soit de gauche ou de droite, ne m’a dit, en 30 ans, que les Souverains, c’était mal. » L’homme a ensuite parlé de prévention de la radicalisation. Pas seulement celle des jeunes qui se font mener en bateau par les idiots utiles des mouvances obscurantistes, mais aussi celle des gangs de rue, des groupes haineux. Puis Lotfi a dévoilé son nouveau site Web (souverains.qc.ca). Ses archives. C’est à partir de cela que le travail se fera à l’avenir. Il reviendra à Bordeaux, mais de manière beaucoup moins intense.

 Après quatre heures, le spectacle s’est achevé quand Polo Bellemare est monté sur scène. Plusieurs invités l’ont suivi. Les Souverains ont dansé. Et la porte s’est ouverte à nouveau. Les gars ont été raccompagnés dans leurs secteurs respectifs (« On était là, au cas où, ne vous inquiétez pas », confiera un gardien). Bien qu’une présélection soit effectuée pour le programme qui a touché près de 25 000 détenus en 30 ans, Mohamed Lotfi n’a jamais cherché à savoir ce que ces derniers ont pu faire pour arriver à Bordeaux.

 En 1991, Ariane Émond écrivait dans Le Devoir que les Souverains, « c’est la culture qui entre en dedans ». C’est peut-être aussi un peu celle qui demeure avec certains, lorsqu’ils sortent de cette prison que Sergio Leone avait transformée en banque fédérale, pour le tournage de Once Upon a Time in America, en 1984.

 Parlant de cinéma, puisque c’est la raison pour laquelle Lotfi est venu au Québec, c’est Wim Wenders, réalisateur des Ailes du désir, qui a dit un jour au critique Serge Daney : « C’était pour montrer les humains que j’ai inventé les anges. » Cette phrase, on aurait pu la détourner lorsque le dernier détenu a été raccompagné jusqu’à sa cellule. Car on ne sait pas ce que ces gars-là ont fait. Mais on sait ce que Lotfi leur a fait en inventant les Souverains.

 

Vols de temps: chroniques des années anonymes

Mohamed Lotfi, Leméac, Montréal, 2019, 256 pages