«Guérir du mal de l’infini»: la décroissance, plus qu’une critique?

Entreprendre  le virage vers une économie acroissante demande de définir une structure à démanteler.
Michael Dwyer Associated Press Entreprendre le virage vers une économie acroissante demande de définir une structure à démanteler.

Depuis 2013, le professeur Yves-Marie Abraham donne à HEC Montréal un cours pouvant paraître incongru dans un tel temple du capitalisme : le sujet en est la décroissance. Le sociologue, figure respectée de ce courant de pensée, y discute des maux engendrés par une croissance infinie dans un monde fini et propose un remède. Avec Guérir du mal de l’infini, retranscription bonifiée de ses notes de cours, il nous ouvre les portes de sa classe.

Par trois longs chapitres, Abraham décline sa critique de la croissance en autant d’axes : destruction écologique, injustice sociale et aliénation des travailleurs. L’exposé est solide et percutant, mais maintes fois entendu. Beaucoup moins de pages sont consacrées à la décroissance comme telle, d’un point de vue pratique autant que théorique. La vision de l’auteur vaut pourtant la peine qu’on s’y attarde.

Entreprendre le virage vers une économie acroissante demande de définir une structure à démanteler. Comme Andreu Solé, un professeur à HEC Paris dont il s’inspire, Abraham croit que c’est à l’entreprise qu’on doit s’attaquer, car ce serait elle qui stimule la recherche infinie de la satisfaction des désirs et non pas une maladie inhérente « aux tréfonds d’une hypothétique “nature humaine” ». En ciblant « l’entreprise » (et donc la production de marchandises) plutôt que « le marché » (fondé sur les échanges de marchandises), il estime cerner plus fondamentalement le problème.

« Si nous tenons à la vie, à la justice et à la liberté, écrit le sociologue, nous n’avons d’autre choix que d’abolir l’entreprise ou de ne lui conserver qu’une place très marginale dans nos vies. Cela signifie qu’il faut en finir également avec les composantes essentielles de cette organisation : le salariat, la propriété privée, la dissociation entre travail de production et travail de reproduction, notamment. »

Une des réformes les plus prometteuses à mettre en œuvre dès maintenant, selon Abraham, est la réduction du temps de travail. Non seulement cette avenue libère-t-elle de l’aliénation, mais elle laisse le temps de travailler à l’élaboration d’un monde dans lequel on produit moins, on partage plus et on décide ensemble.

Au cœur de cette humanité plus raisonnable, il place les « communs », c’est-à-dire des « collectif[s] d’êtres humains qui s’efforcent de satisfaire ensemble, par eux-mêmes et pour eux-mêmes un ou plusieurs de leurs “besoins” (se nourrir, s’abriter, se soigner, se former, se déplacer, se reproduire, se reposer en paix…) sans recourir ni à l’Entreprise ni aux services de l’État ». Des exemples existent déjà, de Wikipédia au fameux Bâtiment 7 de Pointe-Saint-Charles, à Montréal.

À la quête infinie de croissance se substitue ainsi la poursuite éternelle d’un autre idéal. La communalisation « est synonyme de lutte constante, jamais achevée sans doute, pour empêcher ou réduire la propriété exclusive de nos moyens d’existence, écrit-il. Il faut l’assumer ».

Guérir du mal de l’infini. Produire moins, partager plus, décider ensemble

★★★ 1/2

Yves-Marie Abraham, Écosociété, Montréal, 2019, 280 pages