Un scaphandrier de l’âme

José Claer: la poésie, toujours, le tient en vie et en haleine.
Photo: Marie-Pierre Drolet José Claer: la poésie, toujours, le tient en vie et en haleine.

Charnelle, crue et viscérale, la poésie de José Claer est celle d’un corps libéré de ses chaînes.

Une rencontre avec le poète José Claer prend la forme d’une plongée momentanée dans l’historiographie québécoise récente d’un rapport complexe et tabou relativement à la question du genre et de la sexualité hors des sentiers balisés.

Celui qui cet automne fait paraître Mordre jusqu’au sang dans le rouge à lèvres, recueil dédié à son acolyte de la scène poétique outaouaise Alexandre Deschênes, confie comment un mensonge originel a provoqué chez l’adolescente de Mont-Laurier qu’il était à la fin des années 1970 un élan d’écriture boulimique qui a révélé plusieurs tranches de son identité.

« C’était l’époque de La petite maison dans la prairie. Je venais de lire, dans le journal Écho Vedettes, des poèmes écrits par Mary Ingalls, l’aînée de la famille. Un matin, j’ai dit à ma copine Claire que moi aussi j’écrivais des poèmes. Mais c’était faux ! Je me suis dépêché d’écrire n’importe quoi. Ensuite, plus le temps passait, plus je devais produire des poèmes pour sortir de la spirale du mensonge. »

Le chemin de la poubelle

De cette amitié adolescente soudée par la poésie est resté le prénom de Claire, que Josée plus tard devenue José s’est approprié comme nom de famille. Pendant 10 ans, l’écriture a habité l’existence entière du poète noyé dans un corps étranger.

« Je cassais les oreilles de ma mère en piochant sur ma dactylo électrique. L’écriture était un exutoire : j’écrivais ce que je pouvais pas vivre, en composant mes textes au masculin, jamais au féminin. À travers mes avatars masculins, je pouvais vivre toutes mes histoires d’amour, transmettre mes désirs les plus viscéraux. »

Rédigeant dans le plus absolu des secrets, José Claer a longtemps refusé de révéler ses pages à qui que ce soit. « J’ai derrière moi des centaines de manuscrits qui ont pris le chemin de la poubelle », concède celui qui, lors d’un séjour à Montréal pour assister à un concert de David Bowie en 1983, a finalement pris son courage à deux mains et présenté ses écrits à l’éditeur Alain Stanké.

Un acte de foi et de courage soldé par un échec, le premier d’ailleurs d’une longue saison de refus interrompue en 2001, lorsque José Claer a finalement publié son premier roman, Nue, un dimanche de pluie, autofiction écrite pour se guérir d’une peine d’amour avec une femme qui l’avait trompée, mais aussi mise en face d’une vérité occultée.

« Cette femme m’a dit que si notre relation n’a pas fonctionné, c’est parce que je n’étais pas lesbienne, mais un gars. Cela a cassé mes illusions… »

Dans le fond de ses tripes

La vérité toute crue d’une dramatique de Janette Bertrand sur la transsexualité à Télé-Québec, une lettre envoyée à l’hôpital Saint-Luc — c’était avant Internet — et un processus de réassignation de genre composent aussi le paysage dramatique de la destinée de José Claer.

Et dans cette longue traversée, il y a eu des heurts et des écueils. Sa mère l’a renié(e), incapable de faire face au jugement de Mont-Laurier. Son patron a composé avec le tabou de la situation en le faisant passer pour son frère et en cachant sa présence au bureau derrière un paravent. Avec sa barbe naissante, il était désormais l’éléphant dans la pièce…

J’écris comme on se bat dans une ruelle avec un cran d’arrêt : pour exister, pour tuer l’autre, à la limite, pour me “siamoiser”. Pour moi, la reconnaissance d’être trans, je vis ça comme un statement.

 

« Cela m’a ouvert la porte de la réalité : je ne pouvais plus seulement vivre dans ma tête. J’ai alors eu accès à cette quête de charnalité de laquelle je ne me croyais autrefois pas digne. »

Des années plus tard, avec notamment la parution dans les années 2010 de Sortilèges de l’œil et Requiem pour une muse perdue (aux éditions L’Interligne) et sa rencontre avec des poètes comme Alexandre Deschênes et Marjolaine Beauchamp, José Claer a trouvé sa communauté d’appartenance. Ces nouvelles complicités artistiques l’ont amené à troquer la dentelle contre le joual, à se mettre à nu et à se livrer en pâture à travers un verbe dépouillé qui crache la douleur de vivre dans un corps fait de sang et d’organes.

« Je me suis libéré de mes chaînes et de mes propres tabous. À l’extérieur, je prends l’apparence d’un homme, avec une calvitie et une bedaine de bière, mais ma sexualité intérieure n’a pas de pénis, mais un vagin », concède celui qui s’autodéfinit comme un « scaphandrier de l’âme » qui, tous les premiers dimanches du mois, monte sur la scène du bar Le Troquet à Hull pour dire à voix haute la vérité incessamment réinventée de ce corps réapproprié.

S’inspirant de cette trajectoire non linéaire et s’y abreuvant, José Claer aide aussi ses prochains à se défaire de la prison de leurs tabous par le biais de groupes de parole pour des gens en transition de genre et des aînés proches aidants.

«Je coanime le groupe Trans-Outaouais depuis six ans. Deux fois par mois, le groupe ouvert se rencontre pour échanger sur les réalités trans, il y a des gens en questionnement et d’autres à plusieurs étapes de leurs transitions.

«Nous ouvrons aussi nos porte aux non-binaires et aux intersexes. On a tellement besoin de prendre la parole, c’est un acte de foi, de dépassement de soi. Je me suis fait accepter par les aînés avec qui j’interviens, qui sont beaucoup moins fermés d’esprit qu’on pourrait le croire. Je rencontre des jeunes de 16  ans qui se font mettre à la porte de la maison familiale. Oui, encore aujourd’hui… »

La poésie, toujours, le tient en vie et en haleine. « J’écris comme on se bat dans une ruelle avec un cran d’arrêt : pour exister, pour tuer l’autre, à la limite, pour me “siamoiser”. Pour moi, la reconnaissance d’être trans, je vis ça comme un statement. En joual. »

Mordre jusqu’au sang dans le rouge à lèvres

José Claer, L’Interligne, Ottawa, 2019, 87 pages