«Une vérité à deux visages»: risquer le tout pour le tout

Michael Connelly, maître du roman noir
Photo: Jeff Pachoud Agence France-Presse Michael Connelly, maître du roman noir

Harry Bosch fait partie de l’univers de Michael Connelly depuis Les égouts de Los Angeles (The Black Echo, 1992) et c’est à lui qu’il doit en bonne partie sa réputation de maître du roman noir. Héros sans peur et sans reproche, son inspecteur Bosch a toujours eu des problèmes avec l’autorité, le statu quo et la bêtise sous toutes ses formes : il vient du difficile milieu des familles d’accueil et c’est ce qui lui donne sa profonde humanité et son sens des priorités bien particulier.

Il en aura bien besoin ici puisqu’on le voit mener deux enquêtes de front, dont l’une met sa réputation en jeu alors que l’autre menace carrément sa vie. Attachez vos ceintures !

Même s’il navigue difficilement dans le milieu de la soixantaine, Harry n’arrive pas à se voir en retraité ; aussi s’est-il fait enquêteur bénévole auprès des policiers de San Fernando, en banlieue de Los Angeles. Il s’y occupe d’abord des enquêtes non résolues (cold cases) tout en donnant un coup de main lorsqu’il le faut. Il en est donc à sa deuxième enquête (voir Sur un mauvais adieu, paru en 2018) lorsqu’il se retrouve dans une petite pharmacie dont les deux propriétaires viennent d’être brutalement assassinés.

En examinant la scène avec sa nouvelle partenaire, Bella Lourdes, Bosch déduit de la violence du crime qu’il s’agit d’une exécution. Comme son patron l’a plus ou moins formellement chargé de « former » ses jeunes enquêteurs, Harry examine méticuleusement les indices et amène les policiers à soupçonner un important trafic d’opiacés. Mais comment remonter la filière ? Surtout que, au même moment, le procureur de la police de Los Angeles l’accuse tout à coup d’avoir « planté » des indices dans une affaire de violeur-tueur en série, trente ans plus tôt…

Peut-être pour se prouver à lui-même qu’il peut encore servir à quelque chose, Harry va s’impliquer profondément dans les deux affaires, au point d’infiltrer le réseau dans la première et de s’associer à son demi-frère, l’avocat Mickey Haller (Lincoln Lawyer), dans la seconde. Il mettra d’abord au jour le fonctionnement d’une « usine à pilules » grâce à laquelle les trafiquants mettent la main « légalement » sur des milliards de comprimés d’oxycodone. Cela ne se fera pas simplement, on le devine, et Bosch échappera de justesse à un attentat avant de réussir à régler la première enquête en se permettant même de jouer au bon samaritain.

L’autre affaire est plus sournoise ; élaborée avec soin par un avocat véreux, elle permettra de voir s’afficher encore une fois l’habileté de Mickey Haller devant un tribunal tout en permettant à Bosch de se remettre à respirer normalement. Deux enquêtes solides rigoureusement menées par un écorché vif toujours aussi idéaliste.

Extrait d’« Une vérité à deux visages »

Tout le monde se tourna vers lui. Son désir de jouer un rôle clé dans l’affaire l’emportait sur son manque d’expérience et le danger inhérent au travail d’infiltration.

 

— Non, pas vous, lui, dit Hovan en montrant Bosch de l’autre côté de la table.

 

— Qu’est-ce que vous racontez ! s’exclama Lourdes.

 

— Quel âge avez-vous, inspecteur Bosch ? demanda Hovan. Plus de soixante-cinq ans, je dirais, non ? Et de faire comme s’il présentait Bosch à tous les autres autour de la table.

 

— On prend l’inspecteur Bosch, on le vieillit un peu, on lui donne un air un peu plus usé et un peu plus accro, on lui file une nouvelle identité et une carte de Medicare, on le relooke et lui pique son rasoir et son savon pendant quelques jours, on… Ce qu’on fait ? On suit le van du dispensaire, on arrête quelques mules dans une pharmacie en faisant croire qu’il s’agit d’un contrôle au hasard. Ça, c’est Jerry et moi qui nous en chargeons. Et c’est là, au moment où le capper retourne au dispensaire et se retrouve à court de bonshommes et comprend qu’il va lui manquer plusieurs milliers de pilules à la fin du mois, qu’entre en scène le meilleur des candidats.

 

Et de recommencer à faire des gestes comme pour offrir Bosch au reste du groupe. […] Il a l’âge qu’il faut et exactement tout ce qu’ils vont se mettre à rechercher.

 

Vous avez déjà fait du travail d’infiltration, inspecteur ?

 

Une vérité à deux visages

★★★ 1/2

Michael Connelly, traduit de l’américain par Robert Pépin, Calmann-Lévy « Noir », Paris, 2019, 417 pages