«La source de l’amour-propre»: Toni Morrison, ennemie de la facilité

Pour Toni Morrison, les classiques de la littérature américaine du XIXe siècle reflètent la présence subliminale des Noirs dans l’histoire des États-Unis.
Photo: Patrick Kovarik Agence France-Presse Pour Toni Morrison, les classiques de la littérature américaine du XIXe siècle reflètent la présence subliminale des Noirs dans l’histoire des États-Unis.

« Tu as rendu l’anglais américain honnête… Tu l’as dépouillé de sa facilité, de son faux confort, de sa feinte innocence, de ses faux-fuyants et de son hypocrisie », a dit Toni Morrison dans l’hommage funèbre qu’elle a rendu à son ami James Baldwin (1924-1987), écrivain afro-américain comme elle. Elle l’a remercié d’avoir donné « le courage de nous approprier une géographie étrangère », puisque, en reprenant le mot de Baldwin, « ce monde n’est plus blanc ».

Morte en août dernier, Toni Morrison (1931-2019), Prix Nobel de littérature 1993, a rappelé, avec une grave beauté, à son confrère disparu : « Tu as pénétré dans ce territoire interdit et tu l’as décolonisé », de sorte que, « à ta suite, nous puissions y entrer, l’occuper, le restructurer afin d’y héberger notre passion compliquée. » Malgré cela, en 2016, dans le New Yorker, elle s’est affligée de voir que la vieille Amérique raciste venait d’applaudir la victoire électorale de Donald Trump.

L’hommage à Baldwin constitue le plus révélateur de sa quarantaine de textes qui s’apparentent à des essais dans le recueil La source de l’amour-propre, inédit en français. Il définit, comme d’autres qui le prolongent, la personnalité littéraire de Toni Morrison. L’esclavage et le racisme sont, soutient-elle, « si cruels » que « seuls les écrivains savent les traduire et transformer le chagrin en signification ». Cela lui permet d’affirmer que « la vie et l’œuvre d’un écrivain ne sont pas un don fait à l’humanité : ils sont sa condition nécessaire ».

Pour Toni Morrison, les classiques de la littérature américaine du XIXe siècle, bien qu’ils ne soient pas l’œuvre des Noirs, reflètent secrètement la présence subliminale de ceux-ci dans l’histoire des États-Unis.

Elle explique : « Il n’y a pas de romantisme dénué de ce que Melville appelait “le pouvoir de la noirceur”, surtout dans un pays où résidait une population déjà noire, grâce à laquelle l’imagination pouvait exprimer les peurs, les dilemmes, les divisions qui l’obsédaient. »

Dans Moby Dick (1851), de Melville, Toni Morrison discerne dans le cachalot blanc, que pourchasse Achab, capitaine d’une baleinière, et qu’il doit anéantir, « la sauvagerie » de « l’idéologie raciste blanche », responsable de l’esclavage des Noirs. Cette vérité, avoue-t-elle, reste difficile à percevoir dans ce roman génial mais « désordonné ».

Malgré tout, maintient-elle, « la fiction peut être (et est, selon moi) l’unique et dernier chemin du souvenir ». Dans son discours de réception du prix Nobel, Toni Morrison déclare : « La langue ne peut jamais “fixer” l’esclavage, le génocide, la guerre. Elle ne doit pas non plus aspirer à l’arrogance d’en être capable. Sa force et sa félicité résident dans son mouvement vers l’ineffable. » Mais l’ineffable dans la douleur.

Extrait de « La source de l’amour-propre »

Tuer les années 1960, transformer cette décennie en aberration, en maladie exotique saturée d’excès, de drogues et de désobéissance, vise à enterrer ses caractéristiques majeures : l’émancipation, la générosité, une conscience politique aiguë, ainsi que le sentiment d’une société partagée et mutuellement responsable.

La source de l’amour-propre. Essais choisis, discours et méditations

★★★★

Toni Morrison, Christian Bourgois, Paris, 2019, 432 pages