Douze fictions d’ailleurs à ne pas oublier

Tanya Tagaq,
auteure du livre
«Croc-fendu»
Photo: Vanessa Heins Tanya Tagaq, auteure du livre «Croc-fendu»


Croc-fendu, Tanya Tagaq, (Alto).
C’est de ses journaux intimes d’ado et de son imaginaire immense que Tanya Tagaq a puisé ce livre rempli de sensations et de splendides descriptions. Dédié aux femmes et aux filles autochtones disparues ou assassinées, ainsi qu’aux survivants des pensionnats, ce récit à fendre le coeur de la chanteuse de gorge inuite est fait de grands concepts en majuscules : Peur, Vie, Joie. Un bonheur, que cette plongée dans un océan de blancheur du Grand Nord, où le temps passe différemment et où les enfants sont importants. Comme ce roman.

Natalia Wysocka

Mer blanche, Roy Jacobsen (Gallimard). En novembre 1944 en Norvège, après quatre ans d’occupation allemande, une jeune femme qui vit seule sur une petite île de la côte ouest en mer du Nord recueille un jeune prisonnier russe naufragé qu’elle va à sa manière soigner d’un amour aussi bref qu’intense. Un univers cru, de froid, d’eau salée et de misère, rendu avec sensibilité et beauté. Après Les invisibles (2017), Mer blanche est le deuxième volet d’une tétralogie où Roy Jacobsen nous immerge dans la Norvège d’avant la manne pétrolière.

Christian Desmeules

Ici n’est plus ici, Tommy Orange (Albin Michel). Dans une poésie tumultueuse et effrénée, Tommy Orange embrasse l’histoire des « Indiens urbains d’Amérique » dans toute sa complexité, et explore la dissonance d’une communauté défigurée par la colonisation, par la fragilité d’un patrimoine délesté de transmission, par l’impossibilité de s’identifier aux deux mondes entre lesquels elle balance. En exposant sans fard les cicatrices et les injustices, le jeune écrivain cheyenne fait le choix du courage : celui d’ouvrir les yeux pour mieux changer les choses.

Anne-Frédérique Hébert-Dolbec

La maison, Emma Becker (Flammarion). Avec ce roman inspiré de son expérience de travailleuse du sexe, plusieurs ont accusé Emma Becker de « glamouriser la prostitution ». Elle s’attendait aux critiques. Elle écrit : « Si c’est une apologie, c’est celle de La maison. Celle des femmes qui y travaillent, celle de la bienveillance. » La maison close du titre ne compose qu’une part de ce livre qui cherche à comprendre l’amour qui abîme et l’abîme dans lequel il sombre parfois, de même que la division hypocrite entre ce qui est socialement acceptable et ce que la société accepte. Confrontant et excellent.

Natalia Wysocka

Les enténébrés, Sarah Chiche (Seuil). Est-ce un précis de collapsologie au temps de l’amour, ou le contraire ? La psychologue et psychanalyste Sarah Chiche signe un roman sur le poids des fantômes, un livre qui « ne répare pas, mais transmet ». Un livre d’atavisme et d’insurrection, à une époque hantée par le passé et par une « apocalypse sans Royaume à venir », comme elle le dit. La grande question qui le traverse est celle de l’aveu. Si le mal véritable, pour Chiche, est celui qui survit aux coupables, peut-on en dire autant de l’amour ?

Ralph Elawani

L’ami, Sigrid Nunez (Stock). Au décès de son meilleur ami et mentor, une écrivaine hérite du chien du défunt, Apollon, un grand danois vieillissant et dépressif de la taille d’un poney. Malgré son scepticisme et les nombreuses et hilarantes gaffes du canidé, un lien unique s’établira progressivement, au rythme des détours qu’emprunte quiconque entame le chemin tortueux du deuil. Aussi surprenant et cocasse que son sujet, L’ami est d’une efficacité littéraire et émotionnelle exemplaire. Une réflexion lucide et poignante sur la puissance de l’amitié et de l’écriture, peu importe leur forme.

Anne-Frédérique Hébert-Dolbec

Ordesa, Manuel Vilas (Éditions du Sous-sol). Dans une langue à la fois poétique et crue, mêlant chagrin à colère, Manuel Vilas tente d’exorciser le deuil de ses parents, dont il trace dans Ordesa un émouvant et très personnel portrait en forme de puzzle et d’inventaire. Dans une narration chaotique assumée, où alternent souvenirs familiaux et instantanés jaunis de la classe moyenne inférieure espagnole, Vilas « cherche un sens au fait qu’il ne reste plus rien ».

Christian Desmeules

Sabrina, Nick Drnaso (Éditions Presque lune). Premier roman graphique de l’histoire à se retrouver en lice pour le prix Booker, Sabrina est une chronologie de la détresse humaine, de l’apathie palliative, du non-lieu comme point d’ancrage. C’est la cicatrice de la rupture du lien unissant deux êtres et la reprise de cette disparition monstrueuse par la machine désinformatrice. Un triangle amoureux avec la conspiration comme troisième protagoniste. Une représentation d’un dégueulis de textes et d’images que l’on déroule seul, en sous-vêtements.

Ralph Elawani

Les yeux rouges, Myriam Leroy (Seuil). Gigantesque défi que de capter dans un roman, avec justesse et sans quétainerie, une facette de la culture Internet. Myriam Leroy y parvient avec style et substance dans un récit au titre qui évoque Twilight, mais qui présente une tout autre sorte de vampire. Dans ce cas-ci, un intimidateur en ligne se met en tête de pourrir l’existence d’une écrivaine et journaliste belge à coups de messages dégradants. Inspiré par une histoire tristement vraie, ce roman diablement bien écrit raconte la déferlante de haine, les émojis silencieusement menaçants. Petit démon. Bombe. Explosion.

Natalia Wysocka

Girl, Edna O’Brien (Sabine Wespieser éditeur). Depuis le début de sa carrière, il y a plus de 50 ans, Edna O’Brien couche sur papier les histoires que l’on préférerait oublier, les horreurs desquelles on détourne notre attention, les destins, la détresse et la force des femmes dont la voix et le corps sont niés par des systèmes patriarcaux et théocratiques solidement ancrés. Dans ce 19e roman, elle plonge dans l’horreur de la captivité des otages de Boko Haram ; une marche vacillante au bord d’un gouffre qu’il faut à tout prix mesurer du regard, un périple éprouvant qui force régulièrement à reprendre son souffle. Perturbant, mais essentiel.

Anne-Frédérique Hébert-Dolbec

Un livre de martyrs américains, Joyce Carol Oates (Philippe Rey). Un jour de novembre 1999, un chrétien fondamentaliste, « soldat de l’Armée de Dieu », tire à bout portant sur l’un des médecins de la clinique d’avortement d’une petite ville de l’Ohio, aux États-Unis. Avec doigté, Joyce Carol Oates fait alterner ici les points de vue, mesurant de tous bords l’onde de choc de cette tragédie qui incarne les clivages et les crispations de la société américaine. Un affrontement sans pitié et sans manichéisme entre personnages et visions du monde que tout semble opposer.

Christian Desmeules

Sérotonine, Michel Houellebecq (Flammarion). Une blague de médecin va comme suit : il y a tellement d’antidépresseurs qui se consomment en Occident, que si l’on en mettait dans l’eau, ça ne changerait rien. Michel Houellebecq la traite en usine, cette eau. Michel vieillit mal. Houellebecq, un peu moins. À preuve : on se cache pour rire quand l’oracle nicotiné aborde les problèmes des agriculteurs et se moque du Monde. On tombe des nues lorsque, dans Le Monde, un peu après la sortie du livre, on parle de l’hécatombe silencieuse… des agriculteurs.

Ralph Elawani