L’année québécoise en douze fictions choisies

Louis Carmain, auteur du livre «Les offrandes»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Louis Carmain, auteur du livre «Les offrandes»


Les offrandes, Louis Carmain (VLB éditeur).
À Mexico, Maude Cantin Espejo, blonde dans un pays de brunes, détective privée qui s’est spécialisée dans les affaires de disparition d’animaux domestiques, est engagée pour enquêter sur le meurtre rituel et sordide de deux jeunes femmes. C’est le prétexte d’une fascinante plongée dans le ventre noir du Mexique. Faux polar, vrai road novel, roman puissant, par la justesse de ses phrases et son humour aiguisé, Les offrandes, le 3e roman de Louis Carmain, tient le lecteur en haleine du début à la fin.

Christian Desmeules

Le drap blanc, Céline Huyghebaert (Le Quartanier). Le drap blanc est le récit d’un gouffre béant, qui menace à tout moment d’engloutir ceux qui restent, ceux qui luttent contre les lacunes de leur mémoire pour reconstituer une existence à partir de ce qui ne laisse pas de trace. À partir du deuil de son père, Céline Huyghebaert réfléchit aux vides qui ne peuvent être comblés et aux silences qui ne les éclaireront jamais. À l’intersection de l’autobiographie, de l’enquête et du journal intime, la forme du livre redéfinit l’espace de la littérature pour présenter une authenticité troublante dont l’aspect anecdotique ne fait que renforcer l’impression d’universalité.

Anne-Frédérique Hébert-Dolbec

Suzanne Travolta, Élisabeth Benoit (P.O.L.). Voisine dans le quartier du Mile-End, à Montréal, d’une scénographe qui s’est suicidée et à laquelle depuis elle n’arrête pas de penser, Suzanne Travolta est une antihéroïne comme on en voit rarement. Avec son jeu narratif ensorcelant, ses fausses pistes, ses rumeurs et ses phrases obsédées façon Thomas Bernhard, portrait chinois brouillé, le premier roman d’Élisabeth Benoit semble chercher les raisons d’un suicide en multipliant à outrance les pas de côté. Réjouissant.

Christian Desmeules

Shuni, Naomi Fontaine (Mémoire d’encrier). Dans ce troisième roman, Naomi Fontaine témoigne du combat quotidien d’être soi, au-delà des statistiques réductrices, au-delà des préjugés tenaces. Dans des lettres adressées à Julie, une Québécoise venue dans sa communauté pour aider les Innus, elle écrit la vérité, l’histoire d’un peuple traversé par des traditions, des blessures et des idéaux. Page après page, elle bâtit des ponts, abolit les barrières à grands coups de sagesse et d’empathie. Une main tendue à une possible amitié, pour qui veut bien ouvrir son esprit et son coeur.

Anne-Frédérique Hébert-Dolbec

L’évasion d’Arthur ou la commune d’HochelagaSimon Leduc, (Le Quartanier). Et si le brasier d’une révolution mondiale naissait dans le quartier Hochelaga ? C’est autour de cette proposition utopique — ou dystopique, ça dépend des points de vue — que délire Simon Leduc dans ce premier roman hirsute et foisonnant, peuplé de glorieux pouilleux, de beaux gnochons et d’attendrissants illuminés. Entre une cour d’école transformée en magasin de pilules et la vastitude du fleuve Saint-Laurent, L’évasion d’Arthur est la naissance d’un écrivain qui, devant la question « Ce monde est-il à rire ou pleurer ? », choisit de faire les deux.

Dominic Tardif

Ta mort à moi, David Goudreault (Stanké). Ta mort à moi, c’est une tout autre bête que celle ayant rempli la trilogie (de la bête, s’entend) de David Goudreault. Une épopée que d’aucuns qualifieraient de « prise de risque ». Aller dans une direction si différente ? Mais pourquoi ? Parce que sinon, cette ode palpitante à tous ces poètes morts d’avoir trop vécu, et ayant eu trop de vécu pour tout le coucher sur papier, n’aurait jamais existé. Parce que sinon, on n’aurait pas pu lire ce récit gorgé d’aventure, d’amour, d’amitié, de dépendance, de gangters et de grammaire. Parce que sinon, ce serait trop triste.

Natalia Wysocka

Manam, Rima Elkouri (Boréal). L’histoire du génocide arménien, les épreuves d’une femme l’ayant vécu, les souvenirs qu’elle en garde des années après, dans un autre pays qu’elle a fait sien. S’inspirant du parcours de sa grand-maman, la chroniqueuse Rima Elkouri aborde les thèmes de l’immigration, de l’héritage, du secret et du courage dans ce Manam rempli d’ombres et de parfums. Un premier roman tissé d’espoir, teinté de finesse, comme chez un certain Leonard Cohen, qui apparaît soudain au détour d’une page. Mélancolique et poignant.

Natalia Wysocka

Habiller le coeur, Michèle Plomer (Marchand de feuilles). Il y avait longtemps que Michèle Plomer se doutait qu’elle tenait, en sa vraie mère, un extraordinaire personnage de fiction. Intuition que confirme avec éclat Habiller le coeur, à la fois chronique du retour au boulot de sa maman, Monique, après une retraite infructueuse, bouleversant panorama d’un Grand Nord que l’on visite trop rarement, promenade au coeur du Montréal bohème des années 1950, profession de foi envers l’esprit des lieux et subtil plaidoyer féministe. Qui a dit que la bienveillance ne donnait pas de bons romans ?

Dominic Tardif

L’apparition du chevreuil, Élise Turcotte (Alto). Rédigé entre les mouvements #AgressionsNonDénoncées et #MoiAussi, L’apparition du chevreuil met en scène une voix traquée, sans cesse niée, celle d’une femme, celle de toutes les femmes qui osent affirmer la validité de leur récit. Pour désenchaîner cette parole, Élise Turcotte crée un univers d’une pureté émotive imprégnée d’onirisme, délesté de toute attente narrative. Elle laisse libre cours à une colère brut, mais lucide, pour ne laisser sur papier qu’une tension haletante qui brûle les mains autant que l’âme.

Anne-Frédérique Hébert-Dolbec

Nous ne trahirons pas le poème, Rodney Saint-Éloi (Mémoire d’encrier). Les vagues à affronter. Les rêves de liberté. La Méditerranée qui permet de trouver une autre vie pour certains, qui met un terme brutal à celle des autres. De ses mots qui ont une âme, un souffle et un coeur grand comme ça, Rodney Saint-Éloi retrace le parcours d’ancêtres, d’amoureux, de migrants. De ceux qui ont connu la douleur de tout devoir laisser derrière. Le poète raconte leurs revers, les rassure : « Ne t’excuse pas de demander à l’horizon à quoi ressemble le chemin de tes souvenirs. »

Natalia Wysocka

Les manifestations, Patrick Nicol (Le Quartanier). Un historien en instance de divorce, père d’une fille hypocondriaque de 11 ans, semble attendre quelqu’un, un signe du ciel ou une poussée dans le dos. Dans son 11e roman, Patrick Nicol prend encore la mesure de l’usure du temps, du déclin, de l’ennui et de la terreur de vieillir. De l’urinoir de Duchamp aux fameuses séances spirites de Victor Hugo en exil à Jersey, il prend parti pour la nécessité de la fiction dans nos vies et d’une « réalité augmentée ».

Christian Desmeules

Chansons transparentes, Jonas Fortier (L’Oie de Cravan). « Depuis longtemps la ville nous semblait grise / parce que je m’étais éteint / à sa rumeur d’avenir », écrit Jonas Fortier dans Chansons transparentes. Et pourtant, la poésie est rarement autant école de la joie solaire qu’entre les vers de celui qui, officiellement, lançait ici son premier recueil, malgré une série de livres magnifiquement publiés à la mitaine depuis le Printemps érable. Nourriture aidant à faire face aux matins amers, alcool vivifiant, berceuses pour grands enfants ; ces petits airs à fredonner à part soi sont tout cela à la fois.


Dominic Tardif