Littérature jeunesse: loup y es-tu?

Getty Images / iStock

En 2009, les Françaises Orianne Lallemand et Éléonore Thuillier lançaient la série « Loup » mettant en scène un personnage aujourd’hui incontournable, tendre, attachant et doux, tout le contraire du carnassier, féroce et sans pitié canidé des contes populaires. À ce jour, ce sont sept millions d’exemplaires de Loup qui se sont écoulés à travers le monde. Mais bien avant, et depuis, ce gentil toutou, la réhabilitation du loup en littérature jeunesse est passée par différents détournements.

Bienfaiteur, respecté, craint, élevé au rang de démon ou alors humilié, le loup participe de l’imaginaire collectif depuis aussi loin que le paléolithique, nous raconte Michel Pastoureau dans Le loup. Une histoire culturelle (Seuil 2018). Rival de l’homme, chassé, il sera longtemps le bouc émissaire de tous les maux, ce qui sera perceptible dans la littérature. Le duo Renart le goupil et Ysengrin le loup dans Le roman de Renart, Les trois petits cochons, Le loup et les sept chevreaux, revu par les frères Grimm au XIXe, offrira notamment un portrait peu glorieux du canidé, quelque peu idiot, souvent vengé par ses proies. Le loup est ainsi malmené dans les contes jusqu’au XIXe siècle où il garde, cependant, toujours la force de faire peur.

Loup édenté et autres détournements

Au XXe siècle, les auteurs de littérature jeunesse, dans une volonté d’estomper cette crainte que le grand méchant loup provoque chez l’enfant ou encore de renouveler une image surfaite, tentent de réhabiliter la bête. Geoffroy de Pennart contribue à cette diversification du modèle en diluant la nature sauvage du loup, inversant les rôles notamment dans Chapeau rond rouge (Kaléidoscope 1999), où il finit sa vie auprès de la grand-mère.

La disparition du loup carnivore est par ailleurs régulièrement investie par différents auteurs. L’histoire du loup et du petit chaperon rouge aussi ! (Alice, 2018), de Seblight, ou encore La méchante petite poulette dans la vengeresse masquée et le loup (400 coups, 2014), de Pierrette Dubé, font disparaître les crocs, symbole par excellence de sa force.

D’autres cas laissent place à l’image d’un loup sensible. Ainsi en est-il du Loup qui cherchait une amoureuse (Auzou 2011), de Lallemand et Thuillier, ou encore d’Une histoire d’amour à crrroquer ! (Pastel, 2003), d’Emmanuelle Eeckhout, dans laquelle Bouclette la brebis tombe amoureuse de Loup Bard, avec qui elle se marie.

Reprise de droit

Mais entre le loup mangeur d’enfants et le tendre ami, un certain équilibre est aussi perceptible dans la production jeunesse. En 2014, Clémentine Beauvais fait paraître La louve (Alice). Ici, une enfant se fait envoûter par une louve en colère contre les hommes qui ont abattu son louveteau. Le côté protecteur, maternel de la louve s’oppose à l’esprit tueur des êtres humains.

Avec On dit du loup (400 coups, 2019), Géraldine Collet et Célia Marquis tentent, quant à elles, de mettre fin à sa mauvaise réputation. Un bon matin, Léon le lapin décide d’aller vérifier si la légende dit vrai. En chemin, il croise plusieurs animaux qui le mettent en garde contre ce « croqueur de hérissons, ce voleur de sac à main… ». Arrivé devant l’animal — qui sous le trait de Célia Marquis n’a rien de bien effrayant —, Léon avoue avoir peur. S’amorce alors une discussion jusqu’à la chute, qui invite à laisser tomber les racontars.

Une faim de loup

Dans Affamé comme un loup (Little Urban, 2019), Silvia Borando joue d’humour tout en insistant sur l’instinct de la bête. « Il était une fois dans une forêt un loup affamé. Un lièvre prit la fuite sans attendre. » Dans sa course, il somme quelques comparses à le suivre. Seul un âne, têtu, reste derrière. Le loup en fera son dîner. Le face-à-face final met en lumière un loup repu qui n’a aucune envie de sauter sur ce lièvre. Même principe dans Le jour où les moutons décidèrent d’agir (De la Martinière, 2005), album truculent de Clément Chabert, qui met en scène mille et un stratagèmes fignolés par les moutons pour se débarrasser du loup mangeur. En vain. La vie étant ce qu’elle est à la montagne.

Avec Le dernier roi des loups (Sarbacane, 2019), William Grill retrace la rencontre entre Ernest Seton — chasseur et naturaliste qui a contribué à la réhabilitation du loup dans la première moitié du XXe — et Lobo, un vieux canidé fort et rusé. La beauté des illustrations de Grill évoque toute la noblesse de cette bête sauvage, qui ne demande qu’à être libre. L’auteur permet ainsi de saisir l’esprit solidaire contenu dans le clan et remet à l’honneur la nature du loup qui tue non pas pour le plaisir, mais pour se nourrir.

C’est précisément ce que Stéphane Henrich met en lumière avec force et frappe dans Le procès (Kaléidoscope, 2013), une cause opposant le loup à ses victimes. « Non, mon client n’est pas coupable. Il a au contraire été victime, oui, victime de ce fléau tant redouté, LA FAIM. Nous savons tous dans ce tribunal ce que signifie avoir un petit creux, avoir les crocs, avoir la dalle, mais la faim terrible qui vous dévore, la faim gigantesque qui vous torture l’estomac… LA FAIM DE LOUP ? Dieu merci, nous l’ignorons. Alors, je pose la question : peut-on condamner ce que nous ignorons ? »