Raconter le rock

Si la biographie de Nanette Workman, «Rock’n’Romance», sortie en 2008, compte parmi les meilleures biographies québécoises, c’est beaucoup parce que la chanteuse ne souhaitait pas gommer ses erreurs de parcours.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Si la biographie de Nanette Workman, «Rock’n’Romance», sortie en 2008, compte parmi les meilleures biographies québécoises, c’est beaucoup parce que la chanteuse ne souhaitait pas gommer ses erreurs de parcours.

Life, autobiographie de Keith Richards, a certes provoqué la colère de Mick Jagger, meurtri que son partenaire de fortune et d’infortune ait révélé à la planète entière qu’il possède un engin de taille (semble-t-il) plutôt modeste. Mais elle procurera aussi, peu importe ce qu’en pense Mick, un vernis de respectabilité (voire de littérarité) à ce sous-genre jadis snobé. Peu de biographies rock avaient jusque-là aussi bien su capter le ton de leur sujet (bravo à l’auteur James Fox), et trouvé cet équilibre difficile entre le sérieux et la dérision, le tragique et le salace, la musique et la drogue.

Mais pourquoi les biographies rock, qui ont détrôné L’année Chapleau dans la catégorie « cadeau idéal à offrir à son beau-père », fascinent-elles autant ? « Les rock stars ont des vies trépidantes, alors qu’on est, nous, confinés dans une routine un peu plate. La vie d’hôtel, les voyages, la drogue, le sexe, ça donne des récits sensationnalistes, c’est-à-dire que ce sont des récits qui en appellent au sens des lecteurs », observe la chercheuse en culture populaire et conceptrice-rédactrice chez Savoir média, Hélène Laurin, dont la thèse de doctorat portait sur les nombreuses biographies publiées par les membres de la formation glam rock Mötley Crüe.

Avec ses nombreuses péripéties et ses jeunes héros appelés à affronter divers périls (la dépendance, leur ego disproportionné, les autres musiciens de leur groupe), la biographie de musicien serait peut-être au XXIe siècle ce que le roman d’aventures était au XIXe — et non, nous n’entendons pas « aventures » qu’au sens charnel du mot, bande de…

De la musique avant toute chose

Ironiquement, un ingrédient de base fait défaut à nombre de ces ouvrages : de la musique. « Si tu ne parles pas de musique dans ta biographie, tu vas te planter », pense le réalisateur et mélomane Marc Coiteux, qui commente régulièrement des livres sur la musique à l’émission d’ICI Première Plus on est de fous, plus on lit ! Il évoque, entre autres, la récente autobiographie d’Elton John (Moi, Elton John, voir encadré), riche en histoires abracadabrantes, mais chiche en révélations qui éclaireraient ses disques les plus marquants.

« En fermant ce livre-là, tu te dis : “Elle est où la musique ?”­  Honky Château, c’est un album fondamental, et il n’en parle que pendant trois paragraphes ! Je me suis dit la même chose en lisant la biographie de Phil Collins : j’aurais aimé savoir comment Supper’s Ready [pièce monumentale de Genesis, dont Collins était membre] a été écrite. Eh ben non ! »

Difficile cependant de reprocher à Elton John de n’avoir souhaité se présenter que sous un jour favorable, un des principaux travers de ce type d’entreprises plus ou moins narcissiques, qui ont dans certains cas les allures d’une longue séance d’autocongratulation. Si la biographie de Nanette Workman (Rock’n’Romance, Libre Expression, 2008), compte parmi les meilleures biographies québécoises, c’est beaucoup parce que la chanteuse ne souhaitait pas gommer ses erreurs de parcours.

« Elle ne voulait pas nécessairement se donner le beau rôle, se rappelle l’auteur, Mario Bolduc. Nanette ne voulait pas minimiser certains aspects de sa vie sous prétexte qu’ils étaient moins glorieux. Elle a été généreuse, ouverte, honnête, elle m’a fait confiance et je pense que ça se reflète dans l’écriture. J’ai pu y aller à fond. »

On ne s’étonnera pas que pour celui qui écrit habituellement des romans policiers, une bonne biographie musicale doive reposer sur les mêmes éléments narratifs — des rebondissements, du suspense, des changements de décor, des personnages secondaires intrigants — qu’un page turner efficace.

Mais contrairement à un roman, une biographie a, elle, des comptes à rendre au réel. D’où l’importance pour un auteur de se documenter et de contre-vérifier des informations auprès de différentes sources, ce qui suppose du temps, un luxe rare dans le milieu de l’édition québécoise, où il n’est pas rare que des livres du genre soient assemblés à la va-vite.

Mario Bolduc aura pour sa part eu accès aux lettres qu’envoyait Nanette Workman à sa mère, aux coupures de journaux que cette dernière avait scrupuleusement conservées, ainsi qu’aux proches de la rockeuse, qui ont apporté de nombreuses précisions et nuances aux confidences récoltées auprès de la principale intéressée. « Le danger, c’est qu’avec les années, on embellit les choses, on corrige l’impression qu’on a du passé. »

Entre condamnationet glorification

Sans forcément être animées par des intentions malveillantes, différentes personnes se souviendront différemment — c’est inévitable — d’un même événement. Voilà pourquoi, selon certains puristes, seule une biographie orale (ou « oral history ») peut réellement témoigner d’un sujet, en superposant les visions contraires ou, du moins, complémentaires. C’est pas moins de 182 personnes que Dylan Jones interviewait afin d’assembler David Bowie : A Life, véritable livre somme (récemment traduit en français aux Éditions Ring) entrecroisant l’intime, le public et le musical grâce à des entretiens réalisés avec les voisins d’enfance du Thin White Duke comme avec ses proches collaborateurs.

The Dirt, sulfureuse biographie de Mötley Crüe, mettait quant à elle cartes sur table et précisait d’emblée que certains événements y avaient été condensés, ou que certaines caractéristiques propres à une personne avaient été attribuées à une autre. Un avertissement qui aura permis à certains membres du groupe, lors de la parution en mars d’un film inspiré du livre, de dédouaner des gestes répréhensibles, en les attribuant à la fiction. Si elle contribue à l’érection de mythes, la biographie rock joue souvent, signale Hélène Laurin, sur la fine ligne entre condamnation et glorification de comportements dégradants ou mortifères.

 
Photo: Xavier Leoty Agence France-Presse Se plonger dans un livre aussi fouillé que «L’éden retrouvé», que le professeur Frédéric Tallieux consacre à Étienne Daho, c’est se laisser guider par une paire d’oreilles d’une sagacité et d’une érudition inouïes.

Mais, dans le meilleur des cas, une biographie musicale devrait surtout contenir des arguments permettant à un mélomane de renouveler les vœux le liant à une œuvre chère à son cœur. Se plonger dans un livre aussi fouillé que L’éden retrouvé (Le mot et le reste, 2019), que le professeur Frédéric Tallieux consacre à Étienne Daho, c’est se laisser guider par une paire d’oreilles d’une sagacité et d’une érudition inouïes.

« Lire une bio, pour moi, ça suppose chaque fois un deep dive dans la discographie d’un artiste, résume Marc Coiteux. Quand j’ai lu Brian Wilson des Beach Boys au sujet de l’album Pet Sounds, par exemple, ça m’a permis d’entendre Pet Sounds sous un autre angle. » Ce qui n’est pas un mince cadeau.

Elton John, la commère

Dans un des derniers chapitres de son autobiographie, Elton John se trouve sur une scène de Las Vegas et interprète comme il l’a fait des dizaines de milliers de fois Rocket Man. Une soirée comme une autre, quoi, à une différence près : compte tenu des effets secondaires associés aux traitements qu’il reçoit alors pour un cancer de la prostate, le flamboyant pianiste peine à contrôler sa vessie et doit porter une couche, dans laquelle il urine… en plein spectacle. L’anecdote ne pourrait être que scabreuse, si elle ne témoignait pas aussi bien de ce mélange de pathos et d’humour qui imprègne la majorité de ce livre, au coeur duquel la musique tient malheureusement un rôle très secondaire. Une lacune que compense en partie la passion du capitaine fantastique pour les anecdotes juteuses (sur Lady Di ou Rod Stewart), qu’il partage avec une générosité digne du meilleur salon de coiffure au monde.

Moi Elton John

Elton John, traduit de l’anglais par Anatole Muchnik et Abel Gerschenfeld, Albin Michel, Paris, 2019, 432 pages
★★★ 1/2