«L’offrande grecque»: dernier chapitre

C’est en Grèce que se déroule le dernier voyage de Bernie Gunther.
Getty Images C’est en Grèce que se déroule le dernier voyage de Bernie Gunther.

La Seconde Guerre mondiale est terminée depuis longtemps, mais Bernie Gunther est toujours là. Après l’avoir suivi partout où les nazis ont frappé, de la frontière russo-polonaise jusqu’aux Balkans et de l’Europe dévastée de l’après-guerre jusqu’en Argentine… voici qu’on le retrouve, vieilli, en 1958.

Ses lecteurs fidèles le savent : Bernie n’a jamais eu la vie facile. Ce qui n’a rien d’étonnant quand on s’entête à être un vrai flic dans l’Allemagne nazie, même avec un uniforme noir sur le dos… mais tout cela est derrière lui et il vit désormais sous un faux nom à Munich, une ville qu’il a toujours détestée.

Conscience coupable

On retrouve néanmoins avec plaisir un Gunther pratiquant l’autodérision à un niveau supérieur au moment où il traverse une période difficile. C’est que, en plus d’avoir à vivre avec sa conscience, il arrive difficilement à joindre les deux bouts avec son travail de préposé à la morgue d’un hôpital du centre-ville. Mais Philip Kerr — qui semble ne pas trop savoir dans quelle direction aller dans les cent premières pages de son récit — ne laisse pas son héros s’enliser dans cet état et, après un rapide changement de situation lui permettant de piéger une vieille connaissance, voilà que Bernie (devenu Christof Ganz) se retrouve enquêteur-expert en sinistre pour une compagnie d’assurances.

 

Après avoir rapidement fait ses preuves en mettant au jour une grossière arnaque, Ganz prend le chemin de la Grèce, où ses nouveaux patrons l’envoient enquêter sur le naufrage du Doris, un bateau allemand qui vient de sombrer près des côtes du Péloponnèse.

Très vite, malgré les cadavres qui s’accumulent et les dangers qui le menacent — il refusera même de tomber amoureux ! —, l’enquêteur éliminera les « vérités alternatives » inventées pour toucher l’assurance… et devra encore une fois replonger dans la tourmente de la guerre.

Le bateau coulé appartenait en effet à un ancien officier du Reich, qui cherchait à récupérer un chargement d’or volé à la communauté juive de Salonique (aujourd’hui Thessalonique). Confronté à des salauds de grande envergure, Christof Ganz ne trouvera pas autre chose à faire que d’agir comme l’a toujours fait Bernie Gunther.

On le sait depuis la Trilogie berlinoise, Gunther a vécu la tragédie de la Seconde Guerre mondiale de l’intérieur, et c’est précisément ce qui fait de lui, à jamais, la conscience coupable de l’Allemagne. Chacune de ses enquêtes est l’occasion de traquer la déshumanisation systémique et de fouiller en détail les ruines laissées par les dérives hitlériennes dans la conscience collective.

Heureusement, une bonne douzaine de romans sont là pour témoigner du désastre et du poids de l’innommable. Il est d’autant plus triste de constater qu’avec la disparition de Philip Kerr l’an dernier, Bernie Gunther vient lui aussi de faire son dernier voyage. Snif.

 

Extrait de «L’offrande grecque»

— Je vous ai mal jugé, Bernie. Après tout ce qui vous est arrivé, se peut-il que vous croyiez encore au bien ? Que vous pensiez qu’il existe une morale dans ce monde pourri ? L’expérience aurait dû vous apprendre que le bien n’existe pas, mon vieil ami. Ni pour vous ni pour personne d’autre. Surtout pas pour vous, je dois le dire. Les gens perdent souvent leur temps quand ils pensent pouvoir vaincre le mal. C’est stupide. Dans ce monde, il n’y a presque toujours que le mal, à divers degrés. Si le bien existe parfois, c’est seulement lorsqu’un organisme, un être humain comme vous ou moi, agit dans son propre intérêt, par nécessité biologique. C’est ainsi que les choses prospèrent et survivent. Quand chacun ne pense qu’à lui. Vous en êtes un bon exemple.

— Je ne crois pas à cette théorie, dis-je, troublé néanmoins par le vague pressentiment qu’il y avait une part de vrai dans ce qu’il venait de dire. N’allais-je pas le livrer aux Grecs par intérêt ? Et je n’y croirai jamais.

— Dommage. Vous savez, votre conscience ne fera pas revenir tous ces juifs morts, Bernie. La plupart de ces pauvres habitants de Salonique n’ont pas de familles auxquelles on pourrait remettre l’argent, même si on le voulait. Brunner, Eichmann et d’autres y ont veillé. […]

L’offrande grecque

★★★★

Philip Kerr, traduit de l’anglais par Jean Esch, Éditions du Seuil, Paris 2019, 475 pages