Zep et Renaud: le bédéiste et le bédéphile

Images tirées du livre-album «Les mômes et les enfants d’abord», illustré par Zep
Illustration: Parlophone Images tirées du livre-album «Les mômes et les enfants d’abord», illustré par Zep

La veille de l’entrevue, Zep a publié sur Instagram un dessin où l’on reconnaît Gotlib, en magicien triste et figé, envahi par des centaines de coccinelles désemparées qui n’en finissent plus de sortir d’un haut-de-forme. Sous le dessin, un commentaire tout simple du créateur de Titeuf : « Trois ans déjà que Marcel n’est plus là… il me manque. » En 2015, c’est Renaud qu’il dessinait sur son blogue, Renaud dont il déplorait l’absence. « Renaud me manque. J’aimerais qu’il revienne. » Renaud, encore et toujours vivant, lui, fou amoureux de bédé comme il est, verrait passer le message.

L’a-t-il lu ? On ne sait pas. Le fait est que Renaud a contacté Zep l’an dernier. Nouvel album en chantier, Zep ravi d’être pressenti comme illustrateur, essais concluants, c’était parti. On obtient ces jours-ci le résultat, splendide livre-disque intitulé Les mômes et les enfants d’abord. Quand on regarde le fabuleux dessin de couverture, on est médusés. C’est tellement Zep et Renaud à la fois. C’est médusant également parce que le dessin est inspiré du Radeau de la méduse, le tableau de Géricault. À l’arrière du radeau à drapeau pirate, débordant d’enfants autour du Renaud d’aujourd’hui, on voit une fillette qui lance une bouteille à la mer. Une petite cousine de Greta Thunberg. « Il y a un petit canard aussi, précise Zep. On comprend que c’est un étang, que ce sont des enfants qui jouent aux naufragés, un peu la version pour mômes des Copains d’abord de Brassens… »

Illustration: Parlophone Images tirées du livre-album «Les mômes et les enfants d’abord», illustré par Zep

Une bouteille à la mer

D’où le titre de l’album. Illustration d’un monde qui va à la dérive. Où les enfants ne peuvent compter que sur eux-mêmes — et le grand frère Renaud — pour survivre. « Il se trouve que la plupart des chansons parlent du point de vue de Renaud enfant. C’est aussi mon souhait que j’illustre, inconsciemment : quand j’ai fait le dessin, Renaud n’avait pas encore jeté l’alcool. C’est assez récurrent chez lui, il arrête, il recommence, là je crois qu’il va bien, mais je lui souhaite vraiment de se sortir de ça. » Que dit Renaud de la bouteille ? « Renaud a été content du dessin, il m’avait donné complète carte blanche. Je suis très fan de lui, depuis l’adolescence, mais lui, il est encore plus fan de bédé. Il est émerveillé comme un gamin. »

Le musée perso de Renaud

Quand il est allé chez Renaud pour discuter le coup, Zep s’est retrouvé dans un véritable musée perso de la bande dessinée. « Il a vendu une bonne partie de sa collection, mais c’est sidérant, tout ce qu’il a… »

Rappelons que Renaud a été l’un des grands tintinophiles d’Europe, que sa renommée de « chanteur énervant » mais passionné lui a ouvert les portes des grands de la bande dessinée (qui lui ont cédé des planches originales, littéralement, pour une chanson), et qu’il a traîné ses santiags pendant des décennies chez les marchands spécialisés et dans les salles de vente.
 

En 2016, la maison Artcurial proposait aux plus riches enchérisseurs une centaine de planches et d’éditions rarissimes. On en bave : pensez qu’il possédait la vraie de vraie double planche finale du Sceptre d’Ottokar, encrée par Hergé lui-même bien avant la création des Studios Hergé, et qu’il s’en est départi pour que sa fille Lolita puisse payer la moitié de la maison qu’elle partageait avec le chanteur Renan Luce. Adjugée à 1,046 million d’euros, tonnerre de Brest !

Renaud, c’est pratiquement un personnage de bande dessinée. Il a un look complètement identifiable. Tu prends une petite souris, tu lui mets une marinière et un foulard rouge, et c’est Renaud.

« C’est un clin d’oeil à cette passion, le livre-disque, avec son dos rouge qui rappelle les belles éditions toilées que les éditions du Lombard produisaient dans les années 1950. J’ai proposé ça exprès pour lui faire plaisir, et ça lui a parlé tout de suite. C’est quand même un grand bonheur, faire du bien à quelqu’un qui a tant compté. À l’adolescence, ses disques m’ont accompagné très fort, comme beaucoup de monde. C’était assez émouvant pour moi de pouvoir lui dire ça. Après, on s’est rendu compte que notre façon de parler de l’enfance, avec des gros mots et tous les sujets permis, se rejoignait assez. »

Marinière et foulard rouge

« J’aime tous les animals / De l’Arche de Noé / Mais le pire, le plus chacal / C’est l’homme et sa fiancée », chante Renaud. Et Zep d’illustrer ça avec le dessin d’un homme nu, attaché à un arbre, alors qu’une auto conduite par Mickey s’éloigne… « On a un peu le même esprit. Dans les commentaires que j’ai lus sur les réseaux sociaux, il y a une petite fille de cinq ou six ans qui a écrit : “Ben en fait, Titeuf, quand il grandit, c’est Renaud…” Elle le connaissait pas, Renaud, elle le découvre avec ce disque, et c’est ce qu’elle voit. »

Et elle a pas mal raison, ajoute Zep. « Renaud, pour moi, il est totalement transposable en dessin. » Les copains bédéistes ne s’en sont d’ailleurs pas privés : ce n’est pas la première pochette qu’on lui dessine (Killofer, pour ne nommer que celui-là, lui a magnifiquement illustré l’album Rouge sang), et ils sont une bonne vingtaine à l’avoir croqué dans les recueils La bande à Renaud et Le retour de la bande à Renaud (dont Loisel, Ptiluc, Geerts, Margerin, Boucq…).

« C’est une occasion géniale. Renaud, c’est pratiquement un personnage de bande dessinée. Il a un look complètement identifiable. Tu prends une petite souris, tu lui mets une marinière et un foulard rouge, et c’est Renaud. Dans le livre, je le dessine enfant [plus de 80 illustrations !], et c’est vrai que c’est Titeuf, avec le nez un peu plus petit et des cheveux blonds sur la moitié du visage. » Avec une petite ligne en plus pour les poches sous les yeux.

Les mômes et les enfants d’abord

Renaud, Couci-couça /  Parlophone / Warner