Le Nobel de littérature Peter Handke rattrapé par la polémique

«J’aime la littérature, pas les opinions», a rétorqué Handke à une journaliste qui lui demandait s’il avait changé d’opinion sur ce qui s’était passé dans les Balkans dans les années 1990.
Photo: Jonathan Nackstrand Agence France-Presse «J’aime la littérature, pas les opinions», a rétorqué Handke à une journaliste qui lui demandait s’il avait changé d’opinion sur ce qui s’était passé dans les Balkans dans les années 1990.

À Stockholm, où il doit recevoir le prix Nobel, Peter Handke, 77 ans, a été rattrapé par la polémique sur ses positions pro-Serbes pendant les guerres dans l’ex-Yougoslavie. Lors de la traditionnelle conférence de presse des lauréats du prix de littérature avant les cérémonies du 10 décembre, l’écrivain autrichien s’est montré très agacé par la controverse, refusant de répondre sur le fond aux questions des médias.

« J’aime la littérature, pas les opinions », a-t-il dit à une journaliste qui lui demandait s’il avait changé d’opinion sur ce qui s’était passé dans les Balkans dans les années 1990. « J’abhorre les opinions », a-t-il insisté. Il a assuré avoir vainement tenté à plusieurs reprises de nouer un dialogue avec ses détracteurs et assuré vouloir faire un geste de « réconciliation ».

Un journaliste du site d’investigation The Intercept lui a ensuite demandé pourquoi dans ses livres il ne prenait pas acte des travaux du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, qui a reconnu le génocide de Srebrenica et pour lequel Ratko Mladic, chef militaire des Serbes de Bosnie, et Radovan Karadzic, son équivalent politique, ont été condamnés. « Poursuivez vos questions, j’aime vos questions », a ironisé Peter Handke, avant de lire une lettre hostile qui lui a été récemment envoyée avec du papier hygiénique. « Je préfère une lettre anonyme avec du papier toilette à vos questions vides et ignorantes », a-t-il lancé, précisant qu’il avait également reçu de nombreux courriers de soutien.

En 1996, un an après la fin des conflits en Bosnie et en Croatie, Peter Handke avait publié un pamphlet, Justice pour la Serbie, qui avait suscité la polémique. L’auteur avait condamné en 1999 les bombardements occidentaux sur la Serbie, menés pour forcer Slobodan Milosevic, homme fort de Belgrade durant toute cette période, à retirer ses troupes du Kosovo. Et il s’était rendu en 2006 aux funérailles de Milosevic, décédé avant d’entendre son verdict pour crimes de guerre devant la justice internationale.

Depuis l’annonce du prix début octobre, l’Académie suédoise qui décerne le Nobel est également au coeur de la tempête. Vendredi, quelques heures avant la conférence de presse de Peter Handke, un éminent académicien, Peter Englund, a fait savoir qu’il n’assisterait pas à la cérémonie de remise du prix. « Célébrer le prix Nobel de Peter Handke serait pure hypocrisie de ma part », a écrit Peter Englund, historien et écrivain, au quotidien Dagens Nyheter.

Deux membres (non académiciens) du comité Nobel ont par ailleurs annoncé lundi leur démission. Kristoffer Leandoer a indiqué qu’il n’avait pas « la patience » de suivre les réformes internes lancées par l’académie après le scandale d’agressions sexuelles qui l’a fait imploser en 2017. Gun-Britt Sundström a pour sa part invoqué, entre autres motifs, l’attribution du Nobel à Peter Handke. « Le choix du lauréat 2019 ne s’est pas limité à récompenser une oeuvre littéraire, mais a également été interprété, tant au sein qu’en dehors de l’académie, comme une prise de position qui place la littérature au-dessus de la politique », a-t-elle écrit au journal Dagens Nyheter. « Cette idéologie n’est pas la mienne », a-t-elle ajouté.