«Lolita», la mécanique du scandale

Une scène du film «Lolita», de Stanley Kubrick, avec Sue Lyon (1960-1962)
Photo: Warner Bros. Entertainment Une scène du film «Lolita», de Stanley Kubrick, avec Sue Lyon (1960-1962)

Deux livres publiés récemment s’intéressent au controversé roman de Vladimir Nabokov, tout en s’éloignant de l’obsession morbide de son narrateur, Humbert Humbert, pour recentrer le tout sur Dolores « Lolita » Haze. Bien qu’en voulant littéralement « sauver » Lolita, les deux œuvres se prennent au piège de Nabokov et de la littérature ; elles éclairent néanmoins certaines zones d’ombre dont l’écrivain a toujours nié la pertinence.

En décembre 2011, le romancier et critique Martin Amis notait que « des dix-neuf œuvres de fiction [de Nabokov], pas moins de six tournent autour de la sexualité des filles préadolescentes ». Admirateur de ce dernier, Amis n’y voyait qu’une considération esthétique.

Pour Bertrand Gervais, professeur au Département d’études littéraires de l’UQAM, Lolita est avant tout une figure, une projection imaginaire. « En ce sens, ce qui est fascinant est la mise en scène de sa création et la manière dont les gens vont la transformer en personnage. » Gervais note ainsi que, peu de temps après la parution du livre, cette figure s’est vue investie, reconstruite.

Néanmoins, le processus avait débuté bien en amont. En 1953, alors qu’il s’escrimait à l’écriture, Nabokov confiait à son ami Edmund Wilson que son livre « finira sans doute par être publié par une maison louche avec un nom onirico-viennois ».

Prédiction avérée : Maurice Girodias, éditeur chez Olympia Press (Tropique du Cancer, Histoire d’O), finira en effet par faire paraître le livre en France, en 1955, convaincu que l’auteur et le narrateur sont la même personne… au grand dam de Nabokov.

Cette mécanique deviendra scandale, puisque « tout le monde partira avec Lolita et oubliera le processus qui mène jusqu’à elle », croit Gervais, qui effectue un rapprochement entre les figures insaisissables et les papillons prisés par l’écrivain-lépidoptérophile. « Il y a l’idée de la transitivité à l’œuvre : A = B, B = C, donc on imagine que A = C. Ce faisant, les gens ne conservent que Lolita, parce qu’ils se mettent dans la peau d’Humbert Humbert. » Tel est pris qui croyait prendre. Mais s’il n’y avait que cela…

De la ventriloquie

L’écrivain français Christophe Tison est de ces individus dont « l’enfance, semblable à celle de Lolita, fut volée par un adulte ». Journal de L. (La Goutte d’or, 2019), le nouveau livre de l’auteur du troublant Il m’aimait (2004), se veut « le journal intime d’un personnage de fiction ». Lolita, en l’occurrence.

Tison aborde ici l’œuvre de Nabokov à rebrousse-poil. La confession n’est pas celle d’un pédéraste maniéré et verbomoteur justifiant un meurtre, mais bien celui de Dolores Haze, qui consigne ses états d’âme d’août 1947 à septembre 1952.

Elle y dénonce les « mensonges » d’Humbert Humbert et la manipulation qui va pousser ce dernier à assassiner un rival, par jalousie, comme dans le bouquin de Nabokov. Mais la relation de la fillette au bourreau est tout sauf simple (« Hum n’est pas un vrai méchant, je veux dire, pas comme dans les films. »).

On cherche de ce fait ce qu’il y a dans le Journal de L. que l’on ne retrouve pas dans Lolita. La réponse, assez évidente, devrait être : la voix de Dolores Haze.

Mais voilà : comment retrouve-t-on la voix d’une construction fantasmagorique — qui plus est d’une construction qui est le fruit de la pensée d’un dégénéré ? Le livre, délibérément bourré de « fautes de style, de goût ou […] [faisant preuve d’un] manque cruel de syntaxe ou de vocabulaire », ne nous le montre qu’à moitié, se révélant enchaîné au texte de Nabokov, dont la mécanique perverse coince l’entreprise.

En croyant digérer le personnage, Tison s’empoisonne, se pique au fuseau de la littérature, le même qui provoque le vertigineux constat de Cormac McCarthy qui sert d’épigraphe au Journal : « The ugly fact is books are made out of books » [l’affreux fait, c’est que les livres sont faits de livres].

Fait réel

Avec Lolita, la véritable histoire (2019), Sarah Weinman poursuit quant à elle les travaux de quelques prédécesseurs, notamment le journaliste Peter Welding et l’historien de la littérature russe Alexander Dolinin, qui ont tous deux noté un élément flagrant dans le récit de Nabokov, lequel tient en une petite phrase, dont la plupart des lecteurs semblent avoir oublié l’existence : « N’avais-je pas fait par hasard à Dolly ce que Frank La Salle, un garagiste quinquagénaire, avait fait en 1948 à une fillette de onze ans, Sally Horner ? »

Cette « histoire ridicule », dans les mots de Humbert, est celle d’une jeune fille de 11 ans qui fut kidnappée et violée durant deux ans. Pour Weinman : « Ce que Humbert Humbert a fait à Dolores Haze est en fait exactement ce que Frank La Salle a fait en 1948 à Sally Horner. » En espérant démontrer qu’il s’est « avéré que la structure narrative de ce roman est davantage ancrée sur le déroulement d’un crime authentique que Nabokov n’a jamais voulu admettre », Weinman ramène Lolita dans le réel… pour le meilleur et pour le pire.

Aussi maniaque que le livre de Nabokov dans sa minutie, la recherche de Sarah Weinman, fruit d’un travail de quatre ans, est un exemple édifiant de journalisme d’enquête. Rarement, néanmoins, aura-t-on autant sorti la littérature d’elle-même.

Et là réside le danger de son approche, à la fois pour le mythe du génie créateur (ce qui est une bonne chose), mais aussi pour la nature inachevée et insaisissable de la littérature (une moins bonne chose).

Si Christophe Tison a utilisé le matériau littéraire pour tenter d’aller plus loin et restituer un semblant de parole à Lolita, l’exercice de Weinman vise un objectif inverse : mettre en avant la réalité.

Mais en remettant sous le nez de Nabokov certains faits dont il a toujours nié l’importance, Weinman utilise elle-même la littérature, en empruntant les codes du true crime dans ce qu’il a de meilleur… et de pire.

Ce que révèle cette enquête, de manière détournée, c’est que durant les instants où Nabokov s’amusait avec ses papillons imaginaires, une petite fille souffrait réellement.

Ce moment est celui où le lecteur doit faire un choix, perversement déchiré par un discours schizoïde : d’un côté, on sait pertinemment que Nabokov a utilisé plusieurs faits réels pour faire avancer son récit qui stagnait depuis des années ; de l’autre, on sait aussi que celui-ci ne table pas sur l’exploitation en soi (mais bien sur l’obsession morbide) comme ressort narratif.

Aux crimes répugnants de Frank La Salle, on ne pourra jamais évidemment opposer celui de fixer le sens d’une œuvre littéraire en la relayant à la réalité. La confession écrite par Humbert Humbert est au détriment de Lolita, on le comprend facilement. Mais ce que le livre de Weinman glisse dans son enquête, c’est que cette confession est au profit de Nabokov, et ce faisant, au profit d’Humbert Humbert (« A est à B ce que B est à C », comme disait l’autre).

C’est un peu ce que l’écrivaine et critique Nelly Kaprièlian expliquait récemment, sur France Inter, en soulignant le « procès insidieux » intenté à Nabokov. Comme si l’écriture de ce dernier était tellement élégante qu’elle avait caché la vérité, la sordidité des actes, alors que ce n’était pas du tout le propos.

À ce titre, dans son journal, Vera Nabokov (qui voyait en Dolores Haze un personnage remarquable) constatait de manière troublante à quel point la réception du roman constituait un signe que la culture américaine allait corrompre le sens de celui-ci et passer à côté de la vision nabokovienne.

C’est paradoxalement ce que Sarah Weinman a réussi à prouver, tout en rappelant d’un autre côté le drame oublié de Sally Horner. Quel salaud, tout de même, que ce chasseur de papillons…

Journal de L. // Lolita, la véritable histoire

Christophe Tison, La Goutte d’or, Paris, 2019, 300 pages // Sarah Weinman, Seuil, Paris, 2019, 316 pages