«Bâtir et habiter»: ce que la ville veut dire

Son Central Park et ses embouteillages font le charme de New York.
John Moore Agence France-Presse Son Central Park et ses embouteillages font le charme de New York.

Le projet d’un Quartier des spectacles au centre-ville de Montréal a été lancé en 2002. Les investissements dans les infrastructures culturelles du secteur dépassent déjà le demi-milliard, dont la moitié pour la seule salle de l’OSM.

La place des Festivals trône au centre avec ses qualités et ses défauts. Elle sert bien l’objectif d’accueillir les grands rendez-vous festifs. Elle ne charme pas particulièrement, avec ses lampadaires aéroportuaires et le manque flagrant de verdure dans cette mer minérale où la voiture est encore reine.

 

La piste cyclable sur pavés a été conçue par quelqu’un qui n’a pas beaucoup pédalé. On attend toujours l’œuvre d’art publique majeure promise au centre du développement. Et pourquoi diable avoir construit la Maison symphonique sans audace (pour la coquille) dans ce recoin ?

Est-ce le modèle à suivre ? Franchement, non. Ou pas tout à fait. Voilà donc ce qui arrive quand on laisse des géants de l’industrie privée du spectacle orienter l’aménagement d’un espace public.

Cette erreur est urbaine et l’on peut lui pardonner ses défauts, même majeurs. On les comprend encore mieux en lisant Bâtir et habiter de Richard Sennett, célèbre pour son ouvrage prémonitoire Les tyrannies de l’intimité, écrit 40 ans avant le triomphe de Facebook, Instagram ou TikTok.

L’essai sur la ville complète une trilogie sur l’homo faber commencée par Ce que fait la main (2010) et Ensemble (2014). Le sous-titre donne la clé de lecture du nouvel ouvrage touffu : « Pour une éthique de la ville ».

Sennett déploie sur plus de 400 pages l’idée centrale qu’une agglomération urbaine ne se ramène pas seulement à ses rues et à ses bâtiments : elle témoigne aussi d’une manière d’être au monde, de vivre, de s’y côtoyer. La ville est le lieu de l’être humain et de l’humanité.

L’analyse reprend d’ailleurs une distinction de Jacques Le Goff entre la ville et la cité, la première désignant le bâti, la seconde étant synonyme d’un style de vie, des sentiments propres aux habitants. « À New York, par exemple, les embouteillages dans les tunnels mal conçus font partie de la ville, alors que la course folle de l’aube qui conduit tant de New-Yorkais vers ces tunnels fait partie de la cité », écrit l’urbanisme américain, maintenant installé à Londres.

Sennett montre comment, au XIXe siècle, les urbanistes ont tenté de réconcilier les deux notions. Frederick Law Olmsted (1822-1903), celui de Central Park à New York et du parc du Mont-Royal, a réussi à réunir la ville et la cité, à créer des espaces urbains qui soient encore des lieux d’échange et de convivialité. Tout le contraire de ce que l’on voit pousser partout, des villes-champignons des banlieues américaines ou québécoises aux mégalopoles chinoises où l’on occupe l’espace sans l’habiter. Des villes sans cités éthiques, quoi.

L’analyse des deux pôles interreliés oscille sans cesse entre la théorie et la pratique. Sennett saoule par ses références tirées de la philosophie, de l’histoire, de la littérature. En quelques pages, il peut citer Arendt, Balzac, Heidegger, Newton et Rilke. En même temps, il ne jargonne pas et il sait tirer mille et un exemples de sa pratique comme du vaste monde pour éclairer ses positions en faveur d’une ville ouverte, comme on dit société ouverte. Richard Sennett souhaite l’ouverture d’esprit des habitants et l’ouverture de la forme construite qu’ils habitent pour favoriser la sociabilité, la rencontre de l’autre, une éthique de la ville. Qui dit mieux ?

 

Pour une éthique de la ville

★★★

Richard Sennett, Albin Michel, Paris, 2019, 407 pages