«Utopia»: pour un monde meilleur

Constitué essentiellement de doubles pages, l’album offre des plans d’ensemble sur le sujet et invite le lecteur à fouiller le décor, où pullulent en effet les détails.
Simon Bailly Constitué essentiellement de doubles pages, l’album offre des plans d’ensemble sur le sujet et invite le lecteur à fouiller le décor, où pullulent en effet les détails.

En 1516, Thomas More, alors homme politique au service du roi Henri VIII, écrit Utopia, ouvrage dans lequel il fait le portrait d’une société égalitaire, idéalisée, exempte d’or, tout le contraire de l’Angleterre et des régimes absolutistes qui pullulent en Occident à cette époque. Le graphiste français Simon Bailly reprend le titre original de More dans un album graphique tout juste paru aux Éditions L’Agrume. Sans retracer les faits saillants de la vie de l’homme politique, jouant de fiction et d’idéal, Bailly privilégie dans Utopia tout le côté frondeur et libre de More.

La bonne entente qui prévaut entre le roi et son protégé règne jusqu’à ce que le monarque « commande à son écrivain un nouveau texte de loi. Il veut augmenter les taxes pour se construire un deuxième château ». Thomas rentre chez lui et rédige plutôt un édit satirique dans lequel il décrie les volontés du roi. Forcé à l’exil, il voyage jusqu’à Utopia, île « où les princes et les paysans dînent à la même table […] Où chacun travaille pour nourrir la bouche de l’autre. Où l’or et l’argent n’ont aucune valeur ».

 

Le discours du monarque traverse le temps avec un désolant réalisme. Toujours d’actualité quelque 400 ans plus tard, le fossé entre les puissants et les démunis participe encore de la fabrication du monde. Bien que le litige et le destin de More présentés dans l’album relèvent de la fiction — l’Histoire raconte plutôt que More sera décapité pour avoir refusé de reconnaître le divorce du roi et l’indépendance de l’Église d’Angleterre —, Bailly permet à tout le moins à ses lecteurs de découvrir et de mettre en question les régimes politiques totalitaires, les inégalités et de réfléchir à des solutions. Alternant entre la narration et les dialogues, le texte, relativement bref, plonge le lecteur dans l’action, évite les descriptions, tout en offrant un portrait vif, riche et légèrement poétique de cette île rêvée.

Jouer d’humour et de clins d’œil

Si le texte permet au lecteur de prendre le pouls de la lutte menée pour l’égalité, l’illustration qui domine l’album entretient une relation de complémentarité avec les mots et cligne de l’œil au lecteur averti. Constitué essentiellement de doubles pages, l’album offre des plans d’ensemble sur le sujet et invite le lecteur à fouiller le décor, où pullulent en effet les détails.

L’humour de Bailly et les œillades lancées aux grands illustrateurs participent de cette dynamique. Rappelant parfois les lignes d’Hergé, franches, pures, dans lesquelles se perçoit le mouvement, le style de l’artiste nous donne à percevoir ou à imaginer ici le petit Milou, là le duo Dupont et Dupond en gardes du roi. Astérix, Obélix, Idéfix et Assurancetourix apparaissent par ailleurs à la table d’un des banquets organisés sur l’île. Ce côté humoristique se double d’une aura poétique perceptible notamment dans cette pluie d’or lancée par les habitants d’Utopia sur une flotte ennemie venue en conquérante. Alliant rigueur, histoire et humour, l’album Utopia ouvre la voie à tous les possibles et surtout laisse place à une vision optimiste de l’humanité. Sait-on jamais…

Extrait de «Utopia»

Thomas se réveille, un petit groupe de soldats l’encerclent. Après une heure de marche, la troupe arrive aux portes de la ville. L’écrivain est conduit devant le prince. « Cette fois ça y est, se dit-il, je n’échapperai pas à la potence. » « Haaa, Thomas, enfin… Nous t’attendions tous avec impatience. BIENVENUE À UTOPIA ! » dit le prince […] Thomas raconte alors la vie à la cour, les lois, les châteaux, le roi, la politique et les paysans. Sa fuite et son voyage. Le prince l’écoute avec beaucoup d’attention et finit par lui dire : « Si tu le désires, Thomas l’écrivain, tu peux rester ici et vivre avec nous. Ici, personne ne te forcera à écrire ce que tu ne veux pas. Et personne ne t’emprisonnera pour tes idées. »

 

Utopia

★★★ 1/2

Simon Bailly, Éditions L’Agrume, Paris, 2019, 88 pages