L’esprit encyclopédique de Charles Dantzig

Le principe du dictionnaire «égoïste» façon Dantzig est sans ambiguïtés: l’auteur n’y parle que de ce qui l’intéresse ou de ce qui le touche — que ce soit en bien ou en mal.
Photo: Joel Saget Agence France-Presse Le principe du dictionnaire «égoïste» façon Dantzig est sans ambiguïtés: l’auteur n’y parle que de ce qui l’intéresse ou de ce qui le touche — que ce soit en bien ou en mal.

À sa manière, le livre est monstrueux. Comme une bête à deux têtes, un bunyip, une méduse, un croque-mitaine. Quelque chose qui avale le sujet et le lecteur.

Avec son Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale, immense réservoir d’anecdotes, de réflexions et de citations, le Français Charles Dantzig récidive et s’offre un grand vide-poches qui risque de combler — et parfois même de choquer — tout amateur de littérature.

Poète, romancier, essayiste, éditeur chez Grasset (où il s’occupe notamment de Dany Laferrière), dandy sans complexes, cet érudit aux tendances un rien graphomanes nous avait déjà montré de quel bois il se chauffait avec son Dictionnaire égoïste de la littérature française (Grasset, 2005, prix Décembre).

 

Le principe du dictionnaire « égoïste » façon Dantzig est sans ambiguïtés : l’auteur n’y parle que de ce qui l’intéresse ou de ce qui le touche — que ce soit en bien ou en mal. On n’y compte pas, par conséquent, les déclarations d’amour, les déboulonnages de statues littéraires, les analyses express et les saillies trempées dans le vitriol. Mais à tout coup, ou presque, l’écrivain de 58 ans met son sens de la formule affûté au service de la chose écrite.

Parfois péremptoire, souvent admiratif, Dantzig embrasse l’exercice avec une subjectivité parfaitement assumée — tout comme son homosexualité —, et les lecteurs pourront avaler ce livre de 1246 pages du début (Aaa) à la fin (Zorro), ou bien y grappiller selon leur appétit.

Œuvres, personnages, auteurs, concepts, listes un peu folles, Dantzig lit tout, a tout lu — plume à la main. Les notices nous promènent partout, entre les « librairies », la « fiction », le « point d’exclamation », chez Tchekhov et les tombes d’écrivains, en passant par Ovide et Obama, Lady Macbeth, les « livres où rien ne se passe » ou même Lolita de Nabokov, « un des best-sellers d’écrivain littéraire les plus mal écrits qui soient ».

Sur la Grèce ? « Quand on va en Grèce, on se dit que la Grèce n’est plus la Grèce et ça n’a aucune importance. Mille ans de popes aux ongles noirs n’ont pas effacé Eschyle, Apelle, Socrate. » Lucide, Dantzig devine que même en 2019, dans le monde entier, « Staline a plus d’admirateurs que Mandelstam de lecteurs ».

En parlant des « Ayants droit », il nous rappelle que « les plus grands ennemis des écrivains morts sont leurs familles ». La bouffonnerie ? « Une bouffonnerie et un moyen de ne pas aborder un sujet qui gêne. Gombrowicz en a été le stéréotype après Céline. Gombrowicz bouffonne sur les homosexuels pour cacher sa honte d’en être un, Céline bouffonne sur la guerre pour faire croire qu’il plaisantait lorsqu’il demandait l’extermination des Juifs. »

Ce fou de littérature va même jusqu’à évoquer le chanteur Pete Doherty, qu’il voit comme « le continuateur de Jules Laforgue au XXIe siècle ».

 

Extrait du «Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale»

Dans le premier Dictionnaire égoïste et dans celui-ci, j’ai avec moi-même des conversations sur la littérature que je ne peux avoir avec les autres. La plupart des gens n’ont rien lu, ou que des nouveautés, et la plupart de ceux qui ont lu sont des spécialistes connaissant à fond les inutilités de leur spécialité et rien d’autre. Un savant en Proust ne saura rien en Théophile Viau. On n’imagine pas la solitude des grands lecteurs de littérature.

Notice « Solitude »

Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale

★★★ 1/2

Charles Dantzig, Grasset, Paris, 2019, 1246 pages