«Paz»: la paix du diable

Après avoir situé l’action de ses romans en Afrique du Sud, en Argentine et au Chili, voilà donc que Caryl Férey plante son nouveau récit en Colombie.
Elliott Verdier Agence France-Presse Après avoir situé l’action de ses romans en Afrique du Sud, en Argentine et au Chili, voilà donc que Caryl Férey plante son nouveau récit en Colombie.

Quand il ne raconte pas les histoires tordues d’un bourlingueur éborgné (McCash), Caryl Férey semble carburer aux pays déchirés par les luttes fratricides. Comme s’il trouvait là un terreau fertile, défini par les tensions extrêmes et l’horreur à répétition qui caractérisent les guerres civiles. Après avoir situé l’action de ses romans en Afrique du Sud (Zulu), en Argentine (Mapuche) et au Chili (Condor), voilà donc qu’il plante son nouveau récit en Colombie. Plus précisément au moment où les FARC ont déposé les armes et que s’amorce la réconciliation nationale.

Vases à fleurs et autres horreurs

Tout se construit d’abord autour d’un personnage étrange : Lautaro Bagader, chef de la police de Bogotá. Bagader est un dur ; il a combattu les guérilleros et les narcotrafiquants qui finançaient leurs opérations. Sa famille est proche du pouvoir et son père, le Procureur général, joue un rôle-clé dans les négociations devant mener aux premières élections libres depuis plus de 50 ans. À l’heure où s’amorcent les discussions, Bagader est en agréable compagnie lorsqu’un coup de fil le rappelle à la réalité.

Arrivé sur les chapeaux de roues près d’un parc du centre-ville, l’ancien membre des forces spéciales se retrouve devant une scène de crime abominable : un « vase à fleurs » — un tronc humain éviscéré dans lequel les quatre membres de la victime sont fichés. Au-delà de l’horreur, cette « installation » fait directement référence à la guerre civile, plus précisément à la période dite La Violencia. Le cadavre est un acte de provocation.

Mais on apprend bien vite que ce type d’horreur est redevenue monnaie courante dans tout le pays et que la police arrive de moins en moins à cacher la sanguinolente réalité qui peut compromettre le processus de paix. Depuis l’amorce des négociations, les « vases à fleurs » et autres horreurs se multiplient ; Bagader doit mener la lutte partout en même temps contre ceux qui refusent de déposer les armes.

Comme si la situation n’était pas déjà complexe, une deuxième trame se mêle au récit : celle du frère disparu de Bagader, Angel, enlevé par les rebelles 15 ans plus tôt et qui, lui, est à la recherche de sa fille, prisonnière des guérilleros. Leurs quêtes parallèles se rejoindront dans la jungle alors que les deux frères découvriront l’ampleur du complot. Et, pour Lautaro du moins, celui qui se cachait derrière l’horreur.

Rajoutez à tout cela une ou deux histoires-d’amour-auxquelles-on-veut-bien-croire-mais… Rajoutez aussi une véritable formation accélérée sur la Colombie et les conflits qui la déchirent depuis presque un siècle, le tout porté par une écriture parfois lumineuse, parfois gore mais toujours sans compromis, directe, fascinante. Lire du Caryl Férey, ce n’est pas de tout repos, mais les choses qu’il a à dire, et la façon dont il les dit, sont essentielles.

 

Extrait de «Paz»

[…] Vittorio et ses hommes avaient la logistique pour mener à bien la mission de sabotage tous azimuts : des spécialistes du kidnapping, des tueurs patentés, des sentinelles autour des cibles, des centaines de flics et d’agents de l’État corrompus, des planques pour découper le gibier, des véhicules immatriculés sur Jupiter pour les trimbaler, des avions pour jeter les corps au petit bonheur, un armement de première main […] et des dizaines d’hommes, parmi leur force d’élite, décidés à former une armée clandestine implacable qui pousserait le gouvernement à un nouveau cycle de violence.

Face au chantage terroriste de l’Armée du Peuple, l’opinion publique et le chef de la Fiscalia réclameraient l’élimination des bastions sanguinaires de la guérilla, suspendant de facto le processus de paix et toute idée de reddition du Clan. L’idée était bien sûr d’impliquer les FARC rebelles et l’extrême gauche qu’ils prétendaient avoir quittée — rouge un jour, rouge toujours — dans les crimes les plus atroces : Vittorio n’avait même pas eu besoin de manipuler d’anciens guérilleros nostalgiques des promenades en forêt, les dollars suffisaient à convaincre les plus veules d’effectuer de menues besognes, sans s’imaginer qu’on les menait en bateau.

Paz

★★★ 1/2

Caryl Férey, Gallimard – Série Noire, Paris, 2019, 536 pages