«Propriété privée», le roman en forme de comédie sociale écologiste

«Quand vous placez des êtres humains sous l’injonction d’être heureux ensemble 24 heures sur 24, ça va nécessairement craqueler», dit l’écrivaine française.
Photo: Jean Luc Bertini «Quand vous placez des êtres humains sous l’injonction d’être heureux ensemble 24 heures sur 24, ça va nécessairement craqueler», dit l’écrivaine française.

De nos jours, nous rêvons tous de panneaux solaires, de matériaux durables, d’intérieurs minimalistes et dejardins peuplés d’arbres bourgeonnants. Dans Propriété privée, quatrième roman incisif et ciselé, l’écrivaine française Julia Deck s’inspire de cette nouvelle passion de l’immobilier durable pour imaginer la dégringolade sociale et intime d’un couple de bobos parisiens dont les illusions et le conformisme mèneront à sa perte.

Entre comédie sociale et suspense raffiné, ce roman expose l’échec d’une utopie écologiste et collectiviste, pointant subtilement les incapacités humaines à soigner la terre et à vivre harmonieusement les uns les autres. Jamais un mot ne dépasse dans cette œuvre à l’écriture minimaliste et souvent purement factuelle, à l’image de l’idéal architectural fonctionnel embrassé par les protagonistes.

 

« Je critique l’obsession de l’accès à la propriété, qui me semble être devenu le seul horizon pour beaucoup de gens, mais je suis tout à fait comme eux, adepte d’un urbanisme efficace et de constructions architecturales en béton lisse, aux lignes pures et harmonieuses », résume Julia Deck dans un élan d’autodérision. Elle se garde bien de juger ses personnages, Eva et Charles, qui forment un couple névrosé et décalé, à la fois totalement dysfonctionnel et paradoxalement complètement paisible.

« J’ai l’impression qu’en France, depuis 10 ans, on ne parle plus que d’immobilier, poursuit-elle. Dans les badinages du quotidien, tout de suite après la météo vient l’immobilier. Il y a une frénésie d’acheter. Mais parfois je m’inquiète : ce rêve légitime d’être chez soi dans sa maison est-il devenu le seul horizon possible ? Ne pouvons-nous que rêver d’un intérieur et d’un idéal domestique ? Ça soulève des questions problématiques sur notre incapacité à rêver d’autre chose, à imaginer des projets de société, à cultiver de vraies utopies. Je le dis en essayant de ne pas sonner moralisatrice — ce sont des questions que je m’adresse au fond à moi-même. »

Avec ce rêve vient aussi un conformisme de plus en plus écrasant, qui finira par anéantir les ambitions de Charles et Eva et à les pousser à un drôle de crime dont le chat du voisin sera la pauvre victime. « En achetant dans un écoquartier, on a l’impression de se singulariser, analyse Julia Deck. Mais ça n’existe plus, la singularité : toutes les tendances par lesquelles on essaie de se distinguer sont rapidement récupérées et perverties par les promoteurs de nos jours, et répliquées à grande échelle en se prétendant authentiques. Je pense que non seulement on y perd la singularité des villes, mais que, par extension, on y abandonne la singularité des individus. »

Banlieue et vivre-ensemble

Dans l’imaginaire français, rares sont les représentations de la banlieue qui dérogent de l’image violente des quartiers défavorisés de la couronne parisienne qui ont été mis à feu et à sang en 2005. Or, l’étalement urbain a aussi engendré en France l’apparition de banlieues cossues ou de quartiers très excentrés où vit paisiblement la classe moyenne dans un mouvement d’embourgeoisement galopant, comme à Sainte-Julie ou à Charlesbourg. Ce sont eux que Julia Deck met en scène, grossissant le trait sur les nouvelles volontés de vivre-ensemble de cette classe sociale qui rêve de toits verts et de retour à la terre.

« C’est à la fois un microcosme de vie rurale et une reproduction de tout ce qui n’avait pas fonctionné dans l’idéal hippie de la vie en commune dans les années 1970, précise l’autrice. C’est fascinant de constater que ce genre de communautés fait un retour, sous d’autres appellations, dans différentes formes de communautarisme bobo. Il s’agit de rester entre nous, sur des territoires embourgeoisés et en apparence pacifiés, au cœur ou autour des grandes villes. Ça me rend dingue, surtout parce que ce retour à la communauté se fait de façon technocratique, avec un habillage marketing, sous l’appellation du “vivre-ensemble” et du “développement durable”. Un vocabulaire imposé d’en haut, souvent dénué de sens, mais que, étrangement, les gens s’approprient vraiment, sans les remettre en question. »

Pour Eva, Charles et leurs voisins, cet idéal va vite crouler sous un amoncellement d’hypocrisie, d’adultères, de commérages et de jalousie. « Quand vous placez des êtres humains sous l’injonction être heureux ensemble 24 heures sur 24, ça va nécessairement craqueler. Les résidents de mon écoquartier imaginaire sentent le devoir de montrer qu’ils sont heureux dans le paradis artificiel qu’ils se sont créé. Mais comme tout est transparent dans cet environnement, il sera impossible de masquer ou de contenir le moment où ça explose. »

À partir de là, Julia Deck s’amuse avec les codes du roman policier, diffusant une sourde ambiance de criminalité et de suspicion généralisée. Dérivant de ces codes et les traficotant subrepticement, elle construit une intrigue ciselée et jongle avec de plus en plus de suspense et de retournements de situation. Avec Julia Deck, la narration est toujours très tendue.

 

Extrait de «Propriété privée»

Nous n’étions pas attachés aux objets. Nous pensions qu’ils obstruaient l’air, limitaient la circulation de la pensée. Mais ce jour-là, alors que je finissais de ranger la vaisselle dans les placards de la cuisine, leur absence m’a soudain vrillé le coeur. Entre les chutes de plastique à bulles et les morceaux de scotch, je me suis mise à pleurer. C’était plus fort que moi, je n’y pouvais rien. Je me suis efforcée de faire le moins de bruit possible, reniflant en silence. Mais tu m’as entendue malgré toutes ces précautions, et tu as déboulé dans la cuisine pour me mettre les points sur les i. Voilà deux ans que nous avions fait un choix mûrement pesé, parfaitement rationnel. Mon attitude était inconséquente.

Propriété privée

Julia Deck, Éditions de Minuit, Paris, 2019, 347 pages