Le mauvais sort des tout-petits

Auteur de «La maltraitance des enfants en Occident», Jean Labbé sera entendu mardi par la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse (commission Laurent).
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Auteur de «La maltraitance des enfants en Occident», Jean Labbé sera entendu mardi par la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse (commission Laurent).

Non, la maltraitance des enfants n’atteint pas des sommets en Occident. « La tendance générale est plutôt au progrès », rappelle Jean Labbé, pédiatre et professeur émérite de l’Université Laval. « Mais pendant des siècles, on a considéré que les enfants avaient le mal en eux et qu’il fallait les battre. »

Auteur de La maltraitance des enfants en Occident, Jean Labbé sera entendu mardi par la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse (commission Laurent) qui siège cette semaine à Québec.

« Je me suis rendu compte qu’en français il n’y avait aucun livre consacré à l’histoire de la maltraitance des enfants », dit Jean Labbé en entrevue au Devoir. Le pédiatre précise que cet intérêt lui vient en large partie du travail de Gloria Jeliu, une pédiatre pionnière dans ce domaine au Québec.

« Si ce n’avait été de la Dre Jeliu, je ne suis pas sûr que je me serais occupé de maltraitance. »

La semaine dernière, à l’occasion des audiences de la commission Laurent à Montréal, Gloria Jeliu a été brièvement entendue par les commissaires, ce qui a donné lieu à un rappel historique afin de mieux mettre en perspective la situation québécoise.

80 000
C’est l’estimation minimale du nombre d’enfants britanniques abandonnés, âgés de neuf à douze ans, qui sont envoyés au Canada entre 1869 et 1930. Selon les estimations, ce nombre pourrait s’élever jusqu’à 140 000 enfants. Ces enfants seront employés à des corvées de ferme jusqu’à leur majorité. Une cinquantaine d’agences anglaises s’occupent alors d’envoyer des enfants au Canada

« C’est par la Dre Jeliu, au Québec, que tout a commencé » en matière de soins aux enfants maltraités, résumait avec éloquence la psychologue Louisiane Gagné. Arrivée au Québec en 1952, formée à Paris, Gloria Jeliu fut vite réputée pour son travail en développement de l’enfance. En 1972, elle fonde et préside un comité hospitalier voué à la maltraitance.

« Depuis 1972, progressivement, [au Québec], nous avons commencé à sensibiliser le corps médical à la réalité […] de la maltraitance. »

Avant, cette réalité était « passée sous silence ou complètement ignorée », dit-elle.

Broyer des vies

L’ère industrielle va broyer bien des vies d’enfant, rappelle Jean Labbé. La maltraitance prend à cette époque une dimension internationale liée à l’économie.

En 1867, plusieurs dizaines de milliers d’enfants errent dans les rues de Londres, la capitale industrielle de l’Empire. Les lois d’atténuation de cette misère restent sommaires puisque personne ne considère qu’on peut se priver de cette main-d’oeuvre bon marché. C’est une question de compétitivité, dit-on.

Entre 1869 et 1930, ce sont entre 80 000 et 140 000 enfants abandonnés, âgés de neuf à douze ans, qui sont envoyés dans le Dominion du Canada, l’expression politique impériale par laquelle on désigne cette colonie anglaise. Ces enfants seront employés à des corvées de ferme jusqu’à leur majorité. Une cinquantaine d’agences anglaises s’occupent alors d’envoyer des enfants au Canada.

Que constate-t-on ? Les petites filles sont violentées, abusées de toutes sortes de façon. Les garçons, souvent, sont battus, exploités jusqu’à l’épuisement, victimes eux aussi de sévices sexuels innommables.

De l’enfance, on fait volontiers une menue monnaie qui sert à acheter des politiques de grandeur.

En France, sous le règne de Louis XIV, les enfants abandonnés à leur triste sort, ceux qu’on trouve par exemple à l’hôpital des Enfants-Trouvés, pourraient être exportés dans les colonies, se dit-on.

Au temps de la Nouvelle-France, on savait déjà que d’Iberville, présenté volontiers comme un héros dans le roman national canadien-français, subit un procès pour le viol d’une adolescente dont il reconnaîtra l’enfant pour sien.

Mais qui connaît l’histoire de Jean Ratté, pendu en 1667 pour le viol d’Anne Poullet, 11 ans ? En 1668, Antoine Gadoury est envoyé aux galères pour une tentative de viol sur une petite fille. Jacques Nourry, l’année suivante, est reconnu coupable du viol de sa voisine, une petite de quatre ans.

Mauvais sort

Les cas du genre, cités par Jean Labbé, sont nombreux et dépriment. On pourrait les additionner presque sans fin.

En 1691, Mgr de Saint-Vallier, deuxième évêque de Québec et auteur d’un catéchisme célèbre, rappelle aux parents placés sous son autorité qu’ils ne doivent pas faire coucher des enfants de différents sexes avec eux ni avec des frères et soeurs, surtout s’ils sont parvenus « à un âge suffisant pour pouvoir connaître la malice ».

Dans les mandements ecclésiastiques, on comprend que certaines pratiques ternissent depuis longtemps l’éclat des enfants, ce dont les religieux pourront être accusés eux-mêmes plus tard, comme le rappelle Jean Labbé dans son livre.

Mais Jean Labbé ne s’en tient pas qu’auNouveau Monde. Il va et vient, d’un bout à l’autre de l’Europe, pour rappeler le mauvais sort qui fut sans cesse celui des enfants jusqu’à un temps récent.

Son travail n’est pas tant celui d’un historien que d’un compilateur. Le résultat n’en demeure pas moins saisissant. À force d’avancer dans son histoire de la maltraitance, on comprend que celle-ci se trouve ni plus ni moins au carrefour de toutes les misères sociales.

Au CHUL, à Québec, Jean Labbé fut, dans les années 1970, un des cofondateurs de la première clinique consacrée à la protection des enfants. Lorsque la Loi sur la protection de la jeunesse est adoptée par le gouvernement de René Lévesque en 1979, le pédiatre sera au nombre de ceux qui seront consultés.

Pendant 37 ans, ce médecin se sera consacré aux enfants jusqu’à en venir à croire utile de synthétiser les informations. Il a reçu le prix Victor-Marchessault de défense des enfants de la Société canadienne de pédiatrie.

La maltraitance des enfants en Occident – Une histoire d’hier à aujourd’hui

Jean Labbé, Presses de l’Université Laval, Québec, 2019, 540 pages