Didier Conrad: refaire Astérix, sans potion magique

Didier Conrad est le dessinateur du tout dernier album d'Astérix, «La fille de Vercingétorix».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Didier Conrad est le dessinateur du tout dernier album d'Astérix, «La fille de Vercingétorix».

Astérix célèbre, cette année, son 60e anniversaire. Ce personnage devenu emblématique par sa fonction de miroir déformant, et surtout amusant, de la société française aura survécu à deux crises majeures.

La première étant le décès prématuré de son cocréateur, René Goscinny, en 1977. La deuxième, plus récente, consiste en la passation du flambeau des mains d’Albert Uderzo, qui dessinait et scénarisait, seul, la série depuis la mort de son ami, vers celles de Jean-Yves Ferri (scénario) et de Didier Conrad (dessin). Ces derniers signaient, en 2013, un premier album, Astérix chez les Pictes, reçu tièdement. Depuis, le duo en a fait paraître trois autres, dont le plus récent, La fille de Vercingétorix, sorti cet automne, est sans contredit le plus réussi.

Didier Conrad, dessinateur de cette nouvelle aventure, nous parle de cette transition pas toujours évidente et de cette tâche presque irréalisable, presque autant que de trouver le fameux laissez-passer A-38 : assurer la pérennité d’un des plus grands succès de la littérature française.

Aventure qui commence sur les chapeaux de roues, pour Conrad, qui se trouve à être catapulté directement en plein milieu du village gaulois : « La reprise était programmée d’une autre manière. Il y a eu une recherche de scénaristes, avec des candidatures, et le choix s’est porté sur Jean-Yves (Ferri). Pour le dessinateur, Uderzo avait choisi au départ son assistant (Frédéric Mébarki), qui faisait ses encrages, pour lui succéder, mais ce dernier n’a pas réussi à le faire. Ce n’était pas un auteur de bédé et il n’avait pas le métier nécessaire pour reprendre une des séries les plus emblématiques et les plus abouties dans le genre. Ce qui est logique, quand on y pense, puisque ce n’est pas quelque chose qui s’improvise. »

D’ailleurs, même Uderzo a été surpris de la complexité du processus : « Je pense qu’Uderzo se sous-estimait beaucoup parce qu’il a été surpris de voir à quel point c’était compliqué de le remplacer. Mais c’est normal, c’est son style ! Pour lui, c’est facile, mais c’est difficile pour tout le monde. Et à partir du moment où ils se sont rendu compte de ça, l’éditeur est parti en quête d’un autre dessinateur, il y a eu des candidatures, il y a eu des tests et j’ai été choisi. »

La pression doit être immense. Et elle l’est, pour Conrad, qui ne dispose pas d’autant de temps qu’il l’aurait souhaité : « La pression, c’était horrible la première fois, puisque je n’avais même pas le temps de le faire ! Lorsque j’ai fait les tests, on ne m’avait pas prévenu que c’était pour dessiner cet album-là. J’ai eu huit mois pour faire l’album et apprendre le style en même temps. Je devais faire quelque chose avec, comme référence, des albums qu’Uderzo faisait en 9 mois. Et, en plus, comme il était l’autorité, personne ne lui a jamais demandé de changer des dessins, ce qu’on me demandait tout le temps. Cela m’a fait perdre pas mal de temps et j’ai passé pas mal de nuits sans sommeil, ça, c’est sûr. »

De plus, il faut que la chimie prenne entre un dessinateur qui se sent un peu catapulté dans le projet, et un scénariste, alors que les deux membres du duo ne se sont pas choisis, a priori. Et qu’ils ont des visions différentes de ce qu’est la bédé. « Même si on a les mêmes lectures, parce qu’on a pratiquement le même âge, on n’a pas la même conception de la bédé. Jean-Yves a une conception qui est beaucoup plus contemporaine que la mienne. Moi, je suis beaucoup plus traditionnel, en fait, le genre bédé franco-belge gros nez, c’est vraiment mon truc. Ferri, lui, fait de la bédé qui est beaucoup plus moderne, dans la lignée de la bédé française, plus introspective, moins formatée en fait. »

J’ai eu huit mois pour faire l’album et apprendre le style en même temps. Je devais faire quelque chose avec, comme référence, des albums qu’Uderzo faisait en neuf mois.

Cela revient-il à dire que chacun travaille de son côté, que Ferri arrive avec un scénario que Conrad doit dessiner ? « Pour chaque album, ç’a été différent. Le premier, il était complètement écrit quand je suis arrivé. Pour le deuxième (Le papyrus de César), on a essayé de discuter et de travailler ensemble, et on est partis sur une idée qui m’intéressait moi, l’histoire du journalisme et Julian Assange, notamment, et même si Jean-Yves n’était pas trop à l’aise, il a fait les efforts pour que ça passe et ç’a assez bien pris. Mais ç’a été très dur à faire, on n’était pas d’accord du tout. Dans ce cas, alors, c’est l’éditeur [Céleste Surugue, directeur général des éditions Albert René] qui tranche. On avait commencé l’histoire, on en était au premier quart, et il est intervenu à ce moment-là. »

Mais ce qui pourrait ressembler, de l’extérieur, à une chicane créative épique fait partie du processus créatif, surtout quand la pression est aussi forte. Ce qui ne veut pas dire que le tandem se lance des crayons à la figure : « Non, il faut comprendre qu’au début, personne n’avait choisi personne et que personne n’avait vraiment confiance en soi ou dans les autres, tout le monde avait tendance à douter sur tout, parce qu’on voulait toujours mieux faire. Même Céleste, il a fallu que, petit à petit, il se calme parce qu’il voulait qu’on mette le plus possible de choses qui ressemblaient à du Astérix, pour satisfaire le lecteur. »

On comprend donc que tout le monde a dû apprendre à travailler ensemble, tout en produisant des albums qui se devaient d’être à la hauteur d’une série légendaire. Dans ces circonstances, Conrad pense-t-il que ce quatrième essai est, quelque part, leur véritable premier ? « C’est certainement le mieux fait jusqu’à présent au sens ou c’est le plus naturel à lire, je pense. Le rythme est meilleur, les gags sont plus adaptés. C’est vrai que, dans les premiers, il y avait des gags qui étaient forcés, qui ne fonctionnaient pas, simplement parce qu’ils n’étaient pas à l’endroit qu’il fallait. Tandis que là, ils viennent naturellement et, du coup, ils fonctionnent ! »

Bref, imaginez que vous devez faire de la potion magique avec des ingrédients approximatifs, sous le regard de Panoramix et de tout le village gaulois qui s’attend à ce que celle-ci soit au moins aussi bonne, et efficace, que l’originale. Il y a de quoi en perdre son latin.