Amoureux de la lecture, un classique à la fois

Dans «Cerfeuil», joyau oublié de l’auteur Ludwig Bemelmans publié en 1953, un cerf se lie d’amitié avec un arbre. Cette histoire parle de l’interdépendance de la faune et de la flore, de la résilience de la nature devant l’homme. C’est plus actuel que jamais.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Dans «Cerfeuil», joyau oublié de l’auteur Ludwig Bemelmans publié en 1953, un cerf se lie d’amitié avec un arbre. Cette histoire parle de l’interdépendance de la faune et de la flore, de la résilience de la nature devant l’homme. C’est plus actuel que jamais.

Au Québec, bon an, mal an, plus d’un millier de nouveaux livres pour enfants et adolescents se disputent les tablettes des libraires, produits d’un effort colossal d’imagination et de virtuosité. Et le zèle paie : un ouvrage sur trois vendu dans la province se destine à un public jeunesse.

Malgré le renouvellement perpétuel de l’offre, une poignée d’éditeurs tournent leur regard vers le passé pour y puiser des trésors, incontournables ou méconnus, dont le génie demeure imperméable au cruel passage du temps.

Au cours des derniers mois, en plus de nouvelles éditions des intemporels Cendrillon, Jacques et le haricot magique et Les trois petits cochons, des adaptations illustrées de Maria Chapdelaine, Rose Latulipe, Roméo et Juliette et Comme une peau de chagrin se sont notamment retrouvées sur les rayons.

« Le temps est un bon indicateur de la valeur d’une œuvre », souligne Damien Hervé, directeur éditorial aux Éditions Auzou, qui est à l’origine de mises à jour de contes parmi les plus célèbres des frères Grimm et de Hans Christian Andersen, ainsi que des Fables de La Fontaine.

« Si ces histoires sont considérées comme des classiques, ce n’est pas un hasard. Elles sont partie prenante de notre patrimoine culturel, et il n’en tient qu’à nous de les défendre encore, pour qu’elles traversent un nouveau siècle. »

Ce devoir de mémoire l’a incité à publier un recueil de légendes et de contes québécois qui n’existaient jusqu’alors que dans la tradition orale. « Lorsque l’écrivaine Martine Latulippe était monitrice dans des camps de vacances, elle racontait les histoires de la Dame blanche, de Rose Latulipe, d’Alexis le trotteur et du Bonhomme Sept Heures aux enfants ; des récits qui se transmettent autour du feu depuis des générations, mais qui sont néanmoins en train de se perdre. En les réécrivant, on les préserve de l’oubli », raconte M. Hervé.

Des œuvres qui voyagent

Nadine Robert, fondatrice de la toute jeune maison d’édition Le Lièvre de mars, a fait de la réédition d’albums épuisés des six dernières décennies sa mission principale. « Cette idée provient du constat que la durée d’un livre, en 2019, est très courte. C’est vertigineux de songer à tous les recueils qui ont été publiés et qui sont tombés dans l’oubli, dont certains ont une valeur incommensurable. »

L’éditrice s’intéresse notamment aux œuvres internationales originales ou issues de la tradition orale, qui ont connu, dans leur pays respectif, un grand succès auprès des enfants. On retrouve donc, dans son catalogue, des récits en provenance du Japon, de la République tchèque, de la Finlande et de la Russie.

« Ces œuvres résonnent toutes encore aujourd’hui et permettent aux enfants de réfléchir à des enjeux qui les touchent directement. Dans Cerfeuil, par exemple, joyau oublié de l’auteur américain Ludwig Bemelmans publié en 1953, un cerf se lie d’amitié avec un arbre. Cette histoire parle de l’interdépendance de la faune et de la flore, de la résilience de la nature devant l’homme. C’est plus actuel que jamais. »

En plus de permettre à une nouvelle génération de découvrir et de s’approprier une œuvre marquante, la réédition de livres jeunesse est une occasion de leur donner une nouvelle vie auprès d’éditeurs internationaux. Tout récemment, le Groupe d’édition la courte échelle a vendu les droits du roman Un été de jade, de Charlotte Gingras, en Russie, ainsi que la série « Rosalie » en Iran.

« Le premier tome, Les catastrophes de Rosalie, a été publié en 1987, indique Mariève Talbot, présidente-directrice générale du Groupe. C’est incroyable que ça suscite encore autant d’intérêt. C’est une grande fierté pour nous d’être capables de suivre les tendances et d’innover, tout en créant des œuvres qui sont assez universelles pour rejoindre des jeunes d’une autre génération ou d’un autre pays. »

Des enjeux de marketing

Un tel travail de réédition suppose bien entendu son lot d’enjeux. Ces classiques doivent bien souvent subir une petite modernisation afin de répondre aux attentes des jeunes d’aujourd’hui.

Bien que les éditeurs s’entendent pour dire que les textes ne nécessitent que des modifications mineures, les illustrations originales sont systématiquement améliorées, ou tout simplement mises de côté pour une version plus actuelle.

« Ce serait un sacrilège de toucher aux Fables de La Fontaine, soutient M. Hervé. Chaque virgule est en soi un chef-d’œuvre. C’est plutôt du point de vue graphique qu’on fait évoluer l’œuvre, en priorisant un illustrateur actuel ou en modifiant le format. »

Même son de cloche du côté du Groupe d’édition la courte échelle. « On relie tous les textes pour s’assurer qu’il n’y a pas de décalage, mais on n’ira pas jusqu’à ajouter des cellulaires pour actualiser l’œuvre. Pour donner un petit vent de fraîcheur, on retravaille plutôt la maquette graphique et la présentation », précise Mme Talbot.

Ces mises à jour permettent, la plupart du temps, d’abolir la méfiance que suscitent parfois les « vieux livres ». « Je suis constamment en réflexion afin de trouver les meilleurs moyens de les promouvoir, signale Mme Robert. Ce sont bien souvent les adultes qui entretiennent des préjugés sur la pertinence de ces œuvres. C’est malheureux, car les enfants vont adopter toutes les histoires qui leur parlent, peu importe l’époque. »