La chimie des «dream teams»

Le duo illustratrice-autrice Delphie Côté-Lacroix  et Stéphanie Lapointe  racontent  le travail derrière <i>Jack  et le temps perdu</i>, pour lequel elles viennent  de remporter le Prix du Gouverneur général.
Valérian Mazataud Le Devoir Le duo illustratrice-autrice Delphie Côté-Lacroix et Stéphanie Lapointe racontent le travail derrière Jack et le temps perdu, pour lequel elles viennent de remporter le Prix du Gouverneur général.

Si la création d’un album jeunesse n’implique pas toujours la participation d’un duo auteur(-trice) et illustrateur(-trice), elle permet parfois des rencontres aussi improbables que fascinantes. Kim Thúy et Rogé tout comme Stéphanie Lapointe et Delphie Côté-Lacroix sont de ces couples formés un peu de façon inattendue, comme un cadeau, mais pour qui le travail doit avant tout être un voyage, une traversée, un échange humain et mutuel.

 L’histoire derrière Le poisson et l’oiseau, album éminemment artistique signé Kim Thúy et Rogé et tout juste paru à La Bagnole, est portée avant tout par l’amitié, la liberté et la lenteur. C’est en 2014 aux îles de la Madeleine que Rogé, admiratif, avoue à l’autrice de Vi vouloir travailler avec elle.

 

Si l’histoire a germé un moment dans la tête de l’écrivaine, la rédaction s’est faite rapidement. L’illustrateur y va d’ailleurs d’une analogie entre le titre de l’album et leur caractère bien différent.

« Ça va vite dans la tête de Kim ! Moi, je me sens plus poisson. Plus lent. Je me fraye un chemin tranquillement. Alors qu’elle, c’est tellement l’oiseau. Elle bat des ailes vite et elle flye assez haut », dit-il en riant au bout du fil. C’est d’ailleurs inspiré par l’écriture dépouillée et poétique de Thúy que Rogé a orienté son travail.

« Depuis un moment, je travaillais beaucoup à l’huile, au fusain, mais son texte m’a fait penser à l’eau, alors l’aquarelle s’est imposée. J’ai aussi choisi d’utiliser l’encre de Chine, rappelant les origines de Kim », explique le créateur. Le projet a mis quelques années à se peaufiner, années pendant lesquelles le duo a développé une amitié solide, le livre devenant même prétexte à se voir et à se raconter.

« Les livres dont je suis le moins satisfait, c’est sans doute les projets dans lesquels je n’ai pas eu accès à l’auteur. Kim et moi, au contraire, on se visitait. Et elle est vraiment franche, alors quand elle aime on le sait, quand elle n’aime pas on le sait aussi. Ça, c’est important pour moi. Quand tu as accès à l’émotion de l’autre, que son regard te parle beaucoup, c’est porteur et ça nourrit. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L'autrice Kim Thúy et l'illustrateur Rogé

 Au-delà de l’amitié, qui sert ici le projet, Kim Thúy est d’avis que se donner le luxe du temps assure une belle finalité. « Quelque part, je crois que la confiance mutuelle et le temps, avec qui on ne peut pas tricher, ont fait en sorte qu’à la fin du projet, on ne pouvait plus séparer les illustrations du texte. Les dessins révèlent les mots et ceux-ci sont là pour bien les soutenir sans qu’il y ait une conversation bruyante entre les deux, mais une fluidité. C’est une fusion totale. Comme quand on prépare un ragoût. Ça prend du temps. On peut bien le mettre dans un pressure cooker, la viande va ramollir plus rapidement, mais le goût, cette espèce de mariage parfait entre les ingrédients qui fait qu’on ne peut plus les séparer l’un de l’autre, ça ne peut se faire qu’avec du temps. »

L’importance de favoriser les rencontres et les échanges entre humains revient aussi dans le discours de Delphie Côté-Lacroix et Stéphanie Lapointe lorsqu’elles racontent le travail derrière Jack et le temps perdu pour lequel elles viennent de remporter le Prix du Gouverneur général. Mais pour parvenir à cette fusion des idées dont parle Kim Thúy, il faut savoir lâcher prise.

 

« Quand on choisit des gens et qu’on croit en eux, il faut leur laisser de l’espace, et c’est à partir du moment où la confiance est là entre deux partenaires qu’il se passe quelque chose de magique. C’est le grand défi d’ailleurs, celui d’avoir une vision, de garder le cap, mais de savoir aussi se retirer, laisser la place à l’autre, se dire qu’on le fait à deux, le projet. Et c’est un miracle quand ça arrive », confie Stéphanie Lapointe tout soulignant le talent et la sensibilité de Delphie Côté-Lacroix, qui a su mettre son âme dans le livre.

Quelque part, je crois que la confiance mutuelle et le temps, avec qui on ne peut pas tricher, ont fait en sorte qu’à la fin du projet, on ne pouvait plus séparer les illustrations du texte

 

L’illustratrice insiste aussi sur cet équilibre trouvé à force d’échanges et de discussions. « On a fait un travail de débroussaillage et d’orientation sur le ton pour que ce soit juste. À la fois pour trouver une entente entre ce que Stéphanie avait en tête et ce que je me sentais à l’aise de faire. Je n’aurais probablement pas créé ce Jack et cet univers toute seule, sans feedback. Le retour de Stéphanie a vraiment amené les dessins où ils sont en ce moment. L’échange nourrit le projet et le mène ailleurs. Un peu comme le tout est plus grand que la somme des parties. La collaboration élève le niveau. »

 Au-delà de ces conditions gagnantes que sont le temps, l’écoute et la liberté, les quatre artistes s’entendent sur l’importance du voyage, du parcours entrepris pour arriver au produit final. Un échange qui, comme le raconte Kim Thúy, ouvre sur la découverte de l’autre, mais aussi sur une connaissance de plus en plus grande de soi.

« On est des êtres humains et on a tous nos forces et nos faiblesses. Parfois, on le réalise grâce au regard de l’autre. Par exemple, un poisson qui vit toujours sous l’eau sans se sortir la tête ne peut pas savoir que l’oiseau existe, que voler existe. La rencontre de l’autre, ça peut aussi être la rencontre de nos limites. Quand tu es face à tes limites, tu peux aussi être face à toi-même et à tes valeurs, à ce que tu es vraiment, et c’est là que ça peut éclore. »

 

Le poisson et l’oiseau // Jack et le temps perdu

★★★★ 1/2

Kim Thúy et Rogé, La Bagnole, Montréal, 2019, 36 pages (5 ans et plus) // Stéphanie Lapointe et Delphie Côté-Lacroix, Éditions XYZ, Montréal, 2018, 112 pages (12 ans et plus)