La bédé jeunesse, un territoire à conquérir

Si les éditeurs québécois sont de plus en plus conscients  du manque d’offre, et font des efforts  en ce sens, c’est quand même avec  une certaine prudence qu’ils entrent dans  le marché  de la bédé jeunesse.
Valérian Mazataud Le Devoir Si les éditeurs québécois sont de plus en plus conscients du manque d’offre, et font des efforts en ce sens, c’est quand même avec une certaine prudence qu’ils entrent dans le marché de la bédé jeunesse.

Selon un rapport publié en 2010 par le Conseil canadien sur l’apprentissage, les bandes dessinées favoriseraient la compréhension de textes chez les jeunes garçons, considérés généralement comme moins habiles en lecture que les jeunes filles. Presque 10 ans plus tard, les éditeurs québécois ont-ils répondu à l’appel ? En en discutant avec des spécialistes de la question, on comprend que si des efforts sont faits en ce sens, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir.

Denis Côté, qui a signé près d’une soixantaine de livres jeunesse depuis 1983, et qui enseigne la bédé jeunesse à l’Université du Québec à Trois-Rivières, fait partie des observateurs les plus crédibles de cette tranche de notre marché littéraire. Et il explique que ça ne fait pas si longtemps que l’on s’intéresse à ce genre au Québec : « Durant les années 1970, il y a eu des tentatives pour faire des albums en bédé jeunesse. Mais, la plupart du temps, c’était des produits dérivés de séries télévisées comme le Capitaine Bonhomme ou Bobino, et ça n’avait pas tellement de succès. La bédé jeunesse plus sérieuse, ça fait 15 ou 20 ans maximum qu’on en fait. »

Et même là, toujours selon lui, certains de nos meilleurs bédéistes jeunesse, comme Jacques Lamontagne (qui signe la série Druides), ou encore Julie Rocheleau (dessinatrice de la série Fantomas, chez Dargaud), préfèrent travailler en France et sont très peu connus de ce côté-ci de l’Atlantique. Et comme on publie très peu dans ce genre, les parents finissent par acheter de la bédé jeunesse européenne plutôt que de fouiller pour trouver ce qui se publie ici, toujours selon Denis Côté.

Si les éditeurs québécois sont de plus en plus conscients du manque d’offre, et font des efforts en ce sens, c’est quand même avec une certaine prudence qu’ils entrent dans ce marché. Frédéric Gauthier, cofondateur de la maison d’édition La Pastèque, consacrée à la bande dessinée, en est bien conscient. De 10 à 15 % du catalogue est maintenant composé de bédés jeunesse. « On a vu L’agent Jean et son succès phénoménal prendre cette place de marché de la bédé d’aventures humoristique, celle qui était occupée par Spirou, par exemple. Nous, on n’a pas la même approche, on fait comme on a fait avec la bédé et le roman graphique pour adultes.

Ça a commencé avec Jane, le renard et moi (Isabelle Arsenault et Fanny Britt) et, avec cette bédé, on a pu sentir un intérêt de la part du lectorat. Même chose pour les Paul (Michel Rabagliati). Depuis qu’ils sont entrés dans le réseau scolaire, ils sont enseignés chez les jeunes de 8 à 10 ans, on le constate dans les salons du livre. Beaucoup de jeunes viennent nous rencontrer et la fameuse phrase “pour les 7 à 77 ans”, associée au lectorat de Tintin, s’applique parfaitement à cette série. »

Idem aux Éditions de La Bagnole, maison spécialisée en littérature jeunesse, qui a lancé sa collection de bédés jeunesse, Mes albums à bulles, il y a de cela quatre ans. Lucie Papineau, directrice de la collection, estime que la production dans ce créneau représente environ 10 % de la production totale.

« Ça fait quatre ans que cette collection existe parce que je trouvais qu’il y avait très peu de bédés pour les tout-petits. Nos livres sont destinés à des enfants qui apprennent à lire, ou qui ne savent pas encore lire. Donc ce sont les parents qui leur font la lecture. Ce n’est pas un créneau qui est si facile que ça et ce n’est pas celui qui vend le plus. Oui, il y a quelques titres populaires chez les ados, mais pour ce qui est de la bédé pour les tout-petits, ce n’est pas encore très populaire. On dirait que les parents trouvent qu’il y a, peut-être, quelque chose de moins noble dans la bédé que dans les livres jeunesse plus traditionnels. »

Une question de sous

Lorsque l’on pose la question à Lucie Papineau, à Frédéric Gauthier et à Denis Côté, à savoir pourquoi c’est si compliqué à faire, les trois répondent grosso modo la même chose : ça coûte cher en titi ! Selon Denis Côté, il ne faudrait pas négliger les maigres avances (un premier paiement fait aux auteurs avant même que le livre ne soit sorti et dont la somme sera déduite des recettes éventuelles) offertes ici. « Elles sont beaucoup plus grosses en Europe qu’ici, parce que les éditeurs ont moins d’argent. Les créateurs n’ont pas nécessairement envie d’embarquer dans un projet pour lequel ils ne feront peut-être même pas leurs frais. »

On dirait que les parents trouvent qu’il y a, peut-être, quelque chose de moins noble dans la bédé que dans les livres jeunesse plus traditionnels

Évidemment, il est injuste de comparer le marché européen à celui d’ici, qui est beaucoup plus petit. Frédéric Gauthier et Lucie Papineau en sont conscients. « C’est beaucoup de travail pour un illustrateur. Ce sont de gros projets qui sont difficiles à rentabiliser. On donne des avances qui ne correspondent pas à l’ampleur de la tâche. C’est difficile quand on sait qu’on va vendre 2000 exemplaires, au mieux », explique-t-elle.

Toutefois, il y a maintenant une volonté, et les stratégies qui viennent avec, chez les éditeurs de mieux occuper cet espace, comme le dit Frédéric Gauthier : « On s’est ouverts à développer ce créneau-là puisqu’il y a de l’intérêt. Quand on a développé le projet 13e Avenue [François Vigneault et Geneviève Pettersen], l’idée était de s’inspirer des mangas [bandes dessinées japonaises], qui sont très populaires chez les jeunes. L’idée est de travailler ça sous forme de série avec une fin qui invite le lecteur à lire le prochain numéro, et de faire de trois à cinq albums. C’est la première fois qu’on travaille de cette façon. Par exemple, pour Le facteur de l’espace, ce n’était pas planifié qu’il y en ait d’autres. C’est le succès du tome 1 qui a ouvert la porte à des suites. Il y a même une série d’animation et un jeu vidéo, inspirés du facteur, qui sont en développement. Alors, la bédé jeunesse nous mène à autre chose ! »

Le chemin est encore long, mais, au moins, les premiers pas sont faits et ils semblent mener vers la bonne direction. Reste à voir, maintenant, si le créneau de la bédé jeunesse va véritablement emboîter le pas à celui de la bédé pour adultes, qui se porte relativement bien ici. C’est à suivre.