Roman graphique: à l’assaut d’un format pluriel

Les thèmes abordés  dans le roman graphique  ces dernières années sont multiples  et éclatés.
Valérian Mazataud Le Devoir Les thèmes abordés dans le roman graphique ces dernières années sont multiples et éclatés.

La Pastèque, Comme des géants, La Bagnole, La courte échelle, Bayard, Monsieur Ed : ils sont de plus en plus d’éditeurs jeunesse québécois à proposer une formule qui modifie la structure formelle de la bande dessinée, du roman et de l’album. Jouant un peu avec tous ces formats, le roman graphique jeunesse est pluriel. Coup d’oeil sur ce créneau florissant.

De l’amitié à l’intimidation en passant par quelques traversées formatrices et artistiques, les thèmes abordés dans le roman graphique ces dernières années sont multiples et éclatés. On souligne au passage le tendre Louis parmi les spectres (La Pastèque, 2016), de Fanny Britt et Isabelle Arsenault, Le tragique destin de Pepito (Comme des géants, 2016), de Pierre Lapointe et Catherine Lepage, une histoire d’intimidation déconcertante, ou encore Ramures (Bayard, 2016), de Bellebrute (Marianne Chevalier et Vincent Gagnon), dans lequel le duo racontait l’amour, la solitude et l’enracinement.

Les plus petits ne sont pas en reste avec Même pas vrai (La Bagnole, 2016), de Larry Tremblay et Guillaume Perreault, qui nous présentait Marco, 7 ans et demi, petit garçon à l’imagination débordante.

En 2019, la production ne décélère pas, au contraire. Catherine Trudeau et Cyril Doisneau se servent du genre pour explorer l’univers de Réjean Ducharme dans Bérénice ou la fois où j’ai presque fait la grève de tout (La Bagnole). Enzo jase musique manouche dans Ça sent le swing ! (La Bagnole).

Monsieur Ed réédite Le lion de Jacob, de Russell Hoban et Alexis Deacon. Tout récemment, La courte échelle emboîtait le pas avec Enterrer la lune, dans lequel Andrée Poulin raconte l’histoire d’une petite Indienne qui, comme 4,2 milliards de personnes sur la planète, n’a pas accès à des installations sanitaires ; alliant poésie et illustrations, l’autrice offre finalement un roman poétique à tendance graphique.

L’appellation

Ce dernier titre laisse place, encore plus que tout autre, à un questionnement sur l’appellation roman graphique. Pour Frédéric Gauthier, cofondateur des éditions La Pastèque, l’expression peut effectivement porter à confusion, mais cela reste en fin de compte de la bande dessinée. « Il y a eu une évolution de la bande dessinée jeunesse vers la forme du roman : longue pagination, illustrations monochromes, format qui s’apparente au roman, mais en son essence, ça reste pas mal du pareil au même. »

On se souvient du Voleur de sandwichs (La Pastèque, 2014), de Patrick Doyon et André Marois, que l’éditeur ne considère pas comme un roman graphique, mais comme « un album ou un roman illustré, un hybride entre le roman illustré et la bande dessinée ». Le flou persiste.

L’autrice et éditrice Nadine Robert, qui publiera d’ailleurs trois bandes dessinées et deux romans graphiques en 2020 sous la bannière Comme des géants, souligne aussi ces frontières poreuses : « Le roman graphique est une bande dessinée au format un peu plus ambitieux et “déconstruit”. Il permet beaucoup de libertés, dans son contenu et dans sa forme, et cela explique pourquoi il est difficile à définir. »

Pourquoi le roman graphique ?

Si l’arrivée du format en littérature générale a permis de décloisonner le genre de la bande dessinée, tout en démontrant que la bédé était capable d’investir des sujets intimistes et non seulement des histoires de superhéros, sur quoi repose alors son arrivée en jeunesse ?

Pour Nadine Robert, elle s’inscrirait dans une évolution de la littérature jeunesse et une diversification du répertoire, qui enrichit l’offre.

« Il est vrai qu’il y a 25 ans, la création de romans graphiques pour la jeunesse était assez rare, mais c’est un genre littéraire qui s’est bien installé au fil des 10 dernières années. Le lectorat pour le roman graphique s’est aussi développé et plusieurs jeunes le préfèrent au roman. » Elle assure par ailleurs qu’il y avait au départ une résistance du milieu scolaire à intégrer la bande dessinée en classe, comme si elle n’était pas un genre littéraire. Le roman graphique, avec ses sujets multiples et plus « littéraires », dit-elle, a contribué à estomper la résistance.

Le roman graphique permet beaucoup de libertés, dans son contenu et dans sa forme, et cela explique pourquoi il est difficile à définir

 

En parallèle à cette inscription toute naturelle dans l’histoire de la littérature jeunesse, il y a dans la foulée de ces publications une volonté d’attirer les lecteurs. Habitués à la lecture d’images grâce aux albums ou aux documentaires, les enfants de 7-8 ans découvrent naturellement et sans heurt le roman graphique, estime Nadine Robert. Les séries, dans le roman graphique, seraient aussi, selon Frédéric Gauthier, une bonne façon non seulement de titiller le lecteur, mais de maintenir son intérêt.

« Nous misons sur le développement de quelques séries, comme Le facteur de l’espace, de Guillaume Perreault, et 13e avenue, de François Vigneault et Geneviève Pettersen. On voit l’avidité que de jeunes lecteurs et lectrices ont à suivre de longues séries de manga, par exemple, et on n’a jamais pris le risque de développer en ce sens. C’est donc avec le désir de pousser nos créateurs à se projeter dans de grands récits que nous souhaitons aller de l’avant dans le roman graphique jeunesse. »