Le documentaire jeunesse dans tous ses états

Depuis quelque temps, auteurs, illustrateurs et éditeurs jouent d’audace et d’inventivité pour décoincer le genre.
Valérian Mazataud Le Devoir Depuis quelque temps, auteurs, illustrateurs et éditeurs jouent d’audace et d’inventivité pour décoincer le genre.

Si le documentaire n’est encore pour plusieurs qu’un ouvrage de vulgarisation présenté le plus souvent de façon schématique avec encadrés, photographies et autres détails plutôt formels, force est de constater que, depuis quelque temps, auteurs, illustrateurs et éditeurs jouent d’audace et d’inventivité pour décoincer le genre. Coup d’œil sur un courant qui se poétise.

Ainsi en est-il, par exemple, de l’abécédaire, ouvrage en apparence essentiellement didactique qui a pour mission bien précise de présenter l’alphabet aux petits. Mais comment faire pour revoir le tout sans emprunter des ornières ?

Christiane Duchesne s’est posé la question en 2009 avec son livre-disque Wapiti ! (La montagne secrète), fouillant de nouveaux mots, autres que ce sempiternel « wagon », par exemple, lorsque vient le temps de parler du « w ».

Sans exploiter d’autre support que le livre, Iris Amizlev et Pnina C. Gagnon relèvent le défi à leur façon. Depuis le « a » de l’abeille au « z » du zèbre, Tout le monde dort (Le passage) raconte la vie et le sommeil du monde animal, le tout en laissant défiler l’alphabet.

Ainsi apprend-on que le vervet, petit singe d’Afrique, dort assis dans les arbres ou en équilibre sur une branche, que le sommeil du xiphophore, poisson d’eau douce, « ressemble à un état de rêve éveillé ».

Non seulement la plupart des animaux mis en scène permettent au lecteur de découvrir certaines espèces moins connues, mais la signature graphique prend des airs d’œuvre d’art. Pnina C. Gagnon illustre chaque animal de façon intuitive, enveloppant chacun d’eux d’une aura poétique.

On entre dans cet ouvrage comme on entre dans un musée, en silence, se délectant de chaque tableau, se laissant porter par l’univers particulier de chaque animal.

En éternel et fabuleux cabotin, Olivier Tallec offre pour sa part avec L’abécébêtes (Actes Sud Junior) un truculent et décalé tour de l’alphabet. Chaque lettre devient un poème loufoque dans lequel l’allitération ou l’assonance assurent le rythme.

Ainsi, en est-il de l’âne albinos, qui « assis sur son ananas arrose abondamment les ailes de l’albatros accordéoniste », ou encore « du renard rasant une rainette en ramequin se raidit en raison des railleries d’un rat rieur en redingote ».

C’est donc 26 lettres et autant d’histoires surréalistes qui trouvent écho dans les illustrations colorées et évocatrices de Tallec. Reprenant l’essentiel du poème, elles ajoutent à la folie de l’ensemble, créant un tout à la fois instructif — les enfants apprendront beaucoup de nouveaux mots — et délirant.

Raconter la vie

Si l’histoire de l’humanité a été racontée plusieurs fois, que notre passage sur la Terre depuis la naissance jusqu’à la mort l’a été tout autant, Christian Borstlap et Bruno Gibert ont respectivement trouvé un angle singulier pour le faire à leur tour sans jouer de répétitions. « Il y a très longtemps, bien avant que de longs fils blancs se mettent à pousser sur nos oreilles… Un mélange de poussière d’étoiles, de météores, de lumière solaire et d’autres choses encore inexpliquées créa… la vie »

Ainsi s’amorce À propos de la vie (Comme des géants), album documentaire dans lequel Borstlap retrace non pas l’évolution de l’homme, mais ce qui témoigne de la vie : la respiration, la perception, le mouvement, la survie, l’immensité et le microcosme, et plus encore.

En peu de mots, mais appuyé d’illustrations à la fois tendres et intemporelles, c’est l’essence de ce qui constitue l’existence qui nous est présentée. Dans ce qu’elle a de plus simple et de plus complexe.

Les tableaux se suivent et ne se ressemblent pas, offrant à l’œil averti le loisir de découvrir la vie ici, là, cachée, prête à sauter. Adapté d’un court-métrage d’animation, l’album est le premier livre carboneutre de Comme des géants. Quand tout concourt à créer du sens.

 La vie, c’est aussi, d’un point de vue mathématique, un nombre infini de chiffres. Souffler 90 bougies d’anniversaire par exemple, c’est profiter de 4692 dimanches, c’est vivre 32 850 jours, c’est se coucher et se lever 32 800 fois, en ajoutant 50 nuits blanches, c’est naître et mourir une fois et c’est 4 000 000 000 de battements de cœur. Voilà du moins ce que nous raconte Bruno Gibert dans Toute une vie en chiffres (Actes Sud Junior).

Bien sûr, ces résultats sont la somme d’une moyenne établie à partir d’Occidentaux — de Français plus précisément — omnivores, issus de la classe moyenne.

Les heures passées au téléphone, au bureau, sous la douche, la quantité de viande ingérée excluent ici bon nombre de citoyens.

Malgré ce côté peu inclusif, l’exercice est intéressant et permet de prendre le pouls différemment de notre mode de vie. Les illustrations faites de lignes pures — qui rappellent d’ailleurs celles de Cécile Gariépy (que l’on a pu découvrir avec l’album tout carton Coup de vent paru à La Pastèque) — assurent un bel équilibre avec le texte.

En complément

Mon premier livre d’art. Le sommeil de Shana Gozansky (Phaidon). Cet album propose à travers 34 tableaux d’artistes de divers horizons une plongée dans les bras de Morphée. Le texte met en lumière l’importance de dormir, phénomène qui trouve écho dans les peintures ou les sculptures choisies. Ainsi en est-il, par exemple, de l’oeuvre de William Turner, Coucher de soleil écarlate, choisie par l’autrice pour représenter le moment d’aller au lit. Brillante façon d’initier les petits à l’art.

Mémoires d’une pelure d’Angèle Delaunois et Benjamin Deshaies (Les 400 coups). Depuis la pomme, qu’elle recouvre d’un beau rouge, jusqu’à ce jour où elle se fait dépouiller de sa chair, la pelure entreprend un long voyage dans une immense boîte, entourée de coquille d’oeuf, de vieux pain, de vers de terre et autres bestioles. Puis, le printemps venu, elle devient terre, prête à aller nourrir le pommier qui l’a vue naître. Simple, concis, ce petit album permet de se placer à hauteur de la nature et de sentir de près l’importance et la beauté du compostage.

Tout le monde à table ! d’Alexandra Maxeiner et Anke Kuhl (La joie de lire). Après La famille dans tous ses états, le duo s’attaque à l’alimentation. Depuis notre façon de manger jusqu’à notre rapport à la nourriture, ce dernier aborde différents sujets, allant du gaspillage à la disette en passant par les méthodes de production. C’est, en fin de compte, un tour d’horizon riche en pistes de réflexion présenté sous forme de capsules. Le tout avec humour et désinvolture.

Tout le monde dort

Iris Amizlev et Pnina C. Gagnon, Les éditions du passage, Montréal, 2019, 62 pages (7 ans et plus)

Abécébêtes

Olivier Tallec, Actes Sud Junior, Paris, 2019, 58 pages (5 ans et plus)

À propos de la vie

Christian Borstlap, traduit par Nadine Robert, Comme des géants, Montréal, 2019, 56 pages (5 ans et plus)

Toute une vie en chiffres

Bruno Gibert, Actes Sud Junior, Paris, 2019, 56 pages (8 ans et plus)