S’il te plaît, dessine-moi un labo

Jean-Yves Duhoo hésite à hiérarchiser ses sites pour citer un chouchou. Un peu forcé, il avoue tout de même avoir été impressionné par le Grand collisionneur de hadrons, près de Genève.
Illustration: Jean-Yves Duhoo Jean-Yves Duhoo hésite à hiérarchiser ses sites pour citer un chouchou. Un peu forcé, il avoue tout de même avoir été impressionné par le Grand collisionneur de hadrons, près de Genève.

L’acronyme du LAPA résume un nom à coucher dehors, le Laboratoire archéomatériaux et prévision de l’altération, rattaché au Commissariat à l’énergie atomique de France. Le site du plateau de Saclay, à une vingtaine de kilomètres au sud de Paris, propose « une belle architecture d’après-guerre », comme le résume le chapitre qui lui est consacré dans le nouveau livre Dans le secret des labos (Dupuis).

« Tout a été construit dans les années 1950. En béton armé », ajoute une bulle de cette très instructive et non moins originale bédé, qui fait faire un tour de France guidé des centres de recherche. Ce pays est trop souvent ramené à son patrimoine naturel et culturel. Voici plutôt son portrait du côté cérébral, scientifique et technique. Le dessin est en lignes claires, les explications aussi.

 

Dans le cas du LAPA, le bédéiste reporter Jean-Yves Duhoo raconte et illustre les recherches menées sur la ferraille à l’intérieur du béton armé et de constructions plus anciennes. Les analyses permettent de comprendre les « archéomatériaux », mais aussi de s’atteler à la « prévision de l’altération » pour mieux construire des édifices capables de résister des millénaires s’il le faut, par exemple pour entreposer des déchets nucléaires.

De 9 à 99 ans

Ce travail exemplaire découle d’une proposition du journal Spirou, qui cherchait à illustrer une rubrique scientifique pour les jeunes de 9 à 99 ans. L’album de près de 200 pages reproduit une bonne part des planches de la série Le Labo.

« La bande dessinée, c’est mon langage à moi, dit au Devoir le bédéiste joint à Paris. Le dessin permet une compréhension facile de domaines parfois complexes, ce qui constitue le défi de la vulgarisation. Le dessin permet en plus une approche humoristique. En tout cas, c’est une de ses composantes qui permet de dédramatiser des questions lourdes. On pourrait se dire, oh là là, la physique, je n’y comprends rien. Pourtant, quand on dessine les explications de manière très simples, c’est très efficace et ça devient très abordable. »

Je devais voir sur place. Je faisais des photos pour aide-mémoire, mais l’essentiel, c’est ce que je perçois moi, visuellement. Je n’ai jamais fait de reportage d’après photos sans être allé sur place. L’important, c’est la présence, la perception de l’espace, des machines, des couleurs, des ambiances particulières. C’est aussi une rencontre avec les scientifiques qui m’expliquent ce qu’ils font, là où ils le font.

La mécanique de ce bédéreportage est expliquée par une planche d’introduction, comme de fait. L’auteur y raconte avoir visité des laboratoires pendant dix ans, toujours avec la même démarche, en prenant contact avec une première personne, puis une autre, jusqu’à ce que le réseau de savants s’étende à la France entière. À tout coup, le reporter atypique se donnait comme règle de visiter ces « endroits extraordinaires parfois complexes », comme il l’écrit dans l’album.

« Je devais voir sur place, ajoute-t-il en entrevue. Je faisais des photos pour aide-mémoire, mais l’essentiel, c’est ce que je perçois moi, visuellement. Je n’ai jamais fait de reportage d’après photos sans être allé sur place. L’important, c’est la présence, la perception de l’espace, des machines, des couleurs, des ambiances particulières. C’est aussi une rencontre avec les scientifiques qui m’expliquent ce qu’ils font, là où ils le font. »

Il y a surtout des hommes dans le lot. Dans ce sens où les femmes se font rares.

Mammouth en stock

L’album présente 44 laboratoires au total, répartis autour de quatre thèmes : espace et temps (le temps atomique, les trous noirs, les particules de l’espace…) ; au cœur de la matière (observer le Big Bang, petits et gros cristaux…) ; le vivant (génétique du mammouth, stress des plantes, horloges biologiques…) ; et le génie humain (l’homme de Néandertal, la Sainte-Chapelle, le TGV, la recherche musicale…).

Jean-Yves Duhoo hésite à hiérarchiser ses sites pour citer un chouchou. Un peu forcé, il avoue tout de même avoir été impressionné par le Grand Collisionneur de hadrons, près de Genève. L’anneau souterrain de près de 27 kilomètres de circonférence permet d’observer les forces en présence dans le Big Bang.

Le reporter au crayon ajoute avoir eu de la difficulté à organiser les rencontres avec certains centres et n’avoir abandonné le traitement que d’un seul sujet, celui concernant les mathématiques fondamentales. « J’avais affaire à des gens qui exploraient des concepts en travaillant avec des ordinateurs. Visuellement, je n’ai pas su comment aborder cette question. J’ai besoin de m’appuyer sur des éléments visuels qui me parlent à moi. »

Toutes les pages, toutes les informations ont été vérifiées par des experts. Le va-et-vient entre le reporter et son sujet a permis d’affiner le vocabulaire, de décanter les explications. « Les scientifiques ont cette tendance naturelle à préciser les précisions et donc à rajouter du texte. J’ai freiné cette habitude pour rester simple. »

Jean-Yves Duhoo s’engagera probablement dans une nouvelle série pour Spirou concernant cette fois les techniques et les sciences de l’environnement. On se le souhaite.

Dans le secret des labos

Jean-Yves Duhoo, Dupuis, Charleroi, 2019, 192 pages