Dany Laferrière, liberté royale

En une série de vignettes où l’on retrouve son habituel sens de la formule, Dany Laferrière a composé cette fois un livre en trois temps: l’enfance en Haïti et la nourriture, les peintres primitifs et les poètes haïtiens.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir En une série de vignettes où l’on retrouve son habituel sens de la formule, Dany Laferrière a composé cette fois un livre en trois temps: l’enfance en Haïti et la nourriture, les peintres primitifs et les poètes haïtiens.

Vers d’autres rives, le 31e livre que publie Dany Laferrière, est un hommage à la peinture primitive haïtienne et à quelques poètes triés sur le volet, créateurs dont il recopie les poèmes ou interprète à sa manière les toiles. Philomé Obin, Robert Saint-Brice, Oswald Durand ou Carl Brouard.

Mais c’est aussi une ode colorée au mouvement et une source de chaleur à ne pas négliger en ce début d’hiver, l’auteur estimant être en voyage depuis son départ d’Haïti en 1976.

« C’est un nouveau livre. Tout simplement. Sur les mêmes thèmes », explique-t-il, calé dans un canapé dans le corridor bruyant d’un hôtel, à deux pas du Salon du livre de Montréal.

En une série de vignettes où l’on retrouve son habituel sens de la formule, Dany Laferrière a composé cette fois un livre en trois temps : l’enfance en Haïti et la nourriture, les peintres primitifs et les poètes haïtiens. En plus de souvenirs de ses années d’écriture à Miami, où il a vécu une dizaine d’années avec sa famille. Y coulant ce qu’il appelle « la fondation » de son oeuvre, Pays sans chapeau, L’odeur du café, Le charme des après-midi sans fin.

L’Amérique, l’enfance, les paysages. C’était le temps, raconte-t-il, de la grande méditation. Quand tout s’est mis en place.

La plume et le pinceau

« Je ne me prends pas pour un peintre ni pour un dessinateur, confie l’écrivain de 66 ans. Pour moi, les dessins et les couleurs, c’est un prolongement de l’écrit. Un peu comme le font les enfants. Ils dessinent et ils écrivent, et souvent ils ne voient pas de différence entre les deux. Et puis j’ai toujours parlé et j’ai toujours écrit de manière imagée. Mais ça m’a surtout permis de me reposer. C’est ça qui était important à ce moment-là. Après le tremblement de terre [en Haïti en 2010], après l’Académie, tout ça, ça m’a permis de me reposer et de me concentrer ailleurs, sur quelque chose de neuf, quelque chose à apprendre. Et puis, c’est toujours bon, apprendre à faire quelque chose de neuf. »

Dans la continuité de son Autoportrait de Paris avec chat (Grasset, 2018, publié au Québec chez Boréal), il revient aujourd’hui avec un second livre dessiné (où il n’y a que le code barre qui ne soit pas entièrement tracé à la main). Dany Laferrière ayant offert ce livre à son ami Éric Fottorino pour sa collection « Le 1 en livres », ce sont les éditions de l’Aube en France qui ont publié ce petit livre, un peu passé sous le radar en avril dernier. Au Québec, Boréal demeure fidèle à l’aventure. 

Je ne me prends pas pour un peintre ni pour un dessinateur. Pour moi, les dessins et les couleurs, c’est un prolongement de l’écrit.

Une fois encore, ce sont des dessins d’enfants, pourra-t-on penser. Spontanés, sans aucune technique, un peu brouillons. Parfaitement conscient de ses limites, Dany Laferrière reconnaît n’avoir jamais cherché à apprendre quoi que ce soit de manière technique. « Si je ne suis pas capable de faire un dessin, je ne le fais pas. Sinon, je cherche un moyen assez primitif, direct, assez élémentaire de le faire. Je ne pense pas que si je savais dessiner, j’aurais fait un livre », commente l’auteur et illustrateur. « J’aurais pensé que ce n’est pas assez. Et ça ne m’intéresse pas, les amateurs. Pour moi, c’est quelqu’un qui sait faire quelque chose ou quelqu’un qui ne sait pas faire. »

« Alors que moi, poursuit-il, je n’ai que la possibilité de la fantaisie. En ne sachant pas, tout ce qu’il me reste, c’est la fantaisie. Autrement, ça ne m’aurait pas intéressé, j’aurais continué à écrire seulement. Pourquoi aller faire moins bien quelque chose d’autre ? Alors que l’enjeu, ce n’était pas de faire bien ou moins bien, mais c’était de faire. » Tout simplement. « C’est la liberté royale qui était la grande promesse de l’art. Et que les enfants d’ailleurs ont tout de suite compris », ajoute-t-il. Et c’est de cette liberté qu’il s’autorise, qu’il écrive, dessine ou qu’il mélange les deux.

« J’avais commencé à dessiner et à écrire un peu à côté aussi. Mais brusquement, la question a été celle-ci : est-ce que je me donne la légitimité de faire ça ? Je me suis dit oui, vas-y, mon vieux. Et puis j’ai fait. »

S’il raconte avoir souvent abordé la peinture dans ses livres, il ne l’a toutefois jamais fait en termes de réflexion ou de critique d’art. Et tout comme ces peintres rencontrés à l’époque au Centre d’art de Port-au-Prince ou dans les rues de la capitale haïtienne, qui lui parlaient surtout de survie et de la meilleure façon de vendre leurs toiles. « Ce ne sont pas des peintres, lâche-t-il. Ils font ça. J’ai toujours cherché ça aussi, mais la littérature ne permet pas cet espace de liberté, alors qu’un tableau est vendu et c’est tout, avec un livre on doit convaincre beaucoup d’intermédiaires avant d’arriver au lecteur. C’est plus difficile. »

Mais qu’il évoque sa grand-mère Da aux fourneaux, les mangues du jardin ou les chats qui disparaissaient sous la dent de quelques alcooliques du village, ou qu’il recopie des poèmes, Dany Laferrière estime que ce livre, comme le précédent, ne sort pas du cadre de son imaginaire. « Pour moi, ce ne sont pas des curiosités. »
 



Une version précédente de ce texte a été modifiée.

 

Vers d’autres rives

Dany Laferrière, Boréal, Montréal, 2019, 112 pages