La grande évasion par la plume d'Ahmet Altan

Le journaliste et écrivain turc Ahmet Altan en compagnie d’une amie lors d’une brève semaine de libération au début du mois.
Photo: Bulent Kilic Agence France-Presse Le journaliste et écrivain turc Ahmet Altan en compagnie d’une amie lors d’une brève semaine de libération au début du mois.

Condamné à la prison à perpétuité en 2016, l’écrivain turc Ahmet Altan est l’un des 167 journalistes encore emprisonnés en Turquie dans la foulée du putsch raté de 2016. Cri du coeur d’un homme face à l’injustice, qui publie des textes écrits en prison.

Quand il entend tambouriner au petit matin à la porte de son appartement d’Istanbul le 23 septembre 2016, l’écrivain et journaliste turc Ahmet Altan, 66 ans, a tout de suite compris. Il savait qu’ils viendraient. À un autre étage du même immeuble, les policiers cherchaient aussi son frère Mehmet, professeur d’économie à l’université et commentateur politique.

Un peu comme l’aurait fait une femme enceinte qui s’attend à perdre les eaux d’un jour à l’autre, et comme s’y étaient habitués depuis longtemps les opposants politiques en Turquie, Ahmet Altan avait préparé une petite valise dans laquelle il avait mis l’essentiel : quelques livres et un peu de linge de rechange.

Ironie de l’histoire, ou nouveau chapitre d’un éternel retour, 45 ans plus tôt, après le coup d’État militaire de 1971, c’est son père que les policiers avaient emmené sous son regard d’enfant.

En détention provisoire depuis trois ans, dans la foulée du putsch manqué du 15 juillet 2016, Ahmet Altan, auteur d’une dizaine de romans et d’essais, est l’une des plus éminentes figures littéraires de son pays. Il partage son expérience dans Je ne reverrai plus le monde, une vingtaine de textes écrits en prison et transmis à son avocat à chacune de ses visites.

 

Avec lui dans le fourgon qui l’emportait menottes aux poings, dans les couloirs du palais de justice ou en prison, se trouvaient aussi bien des juges, des officiers de l’armée, des enseignants que des journalistes.

Quand la fiction rejoint la réalité

Depuis, les purges massives lancées par le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, ont touché plus de 180 000 personnes. De ce nombre, 77 000 auraient séjourné en prison. Ahmet Altan n’y est donc pas seul. Selon le Stockholm Center for Freedom, en date du 8 novembre 2019, 167 journalistes et travailleurs des médias étaient toujours emprisonnés.

Tour à tour accusé de « putschisme religieux » et de « terrorisme marxiste », selon l’humeur des tribunaux, Ahmet Altan a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité en vertu de prétendus « messages subliminaux » qu’il aurait transmis au cours d’une émission télévisée quelques jours avant la tentative de putsch.

Enfermé depuis trois ans, il raconte de façon parfois déchirante sa lutte de tous les instants contre le désespoir. Si depuis sa cellule il lui est possible de regarder le ciel, petit carré gris ou bleu au-dessus de la cour bétonnée à travers lequel passent à l’occasion des oiseaux, des avions, ils déclenchent chaque fois chez lui une crise de mélancolie : « Ils volent vers des pays libres. »

Plus encore, Ahmet Altan réalise avec stupéfaction qu’il est devenu le personnage de l’un de ses propres romans, Comme une blessure de sabre (Actes Sud, 2000), dans lequel un homme de la fin du XIXe siècle dans l’Empire ottoman attend son jugement dans une cellule de prison. « Comme mon personnage, je suis prisonnier, comme lui j’attends enfermé qu’on décide de mon sort, comme lui j’ignore si à l’instant où je parle, ce sort n’est pas déjà arrêté, et comme lui je meurs de désespoir », écrit-il.

Une parodie de justice

Maigre lueur d’espoir, en juillet dernier, la Cour suprême d’appel turque a annulé les jugements des tribunaux inférieurs qui avaient condamné Ahmet Altan à la perpétuité aggravée.

Ce qui ne l’empêchera pas d’écoper de dix ans et demi d’emprisonnement le 4 novembre dernier — avec sa collègue écrivaine Nazlı Ilıcak — pour « aide apportée sciemment et volontairement à une organisation terroriste », à savoir le mouvement du prédicateur Fethullah Gülen, désigné comme l’instigateur du coup d’État raté. La cour l’a toutefois libéré en attendant que soit entendu un nouvel appel.

« Il est difficile de se réjouir de sa propre libération quand des milliers d’innocents comme vous restent emprisonnés injustement », a-t-il déclaré en retrouvant ses proches.

Mais l’écrivain n’aura revu le monde extérieur qu’une petite semaine. De nouveau arrêté le 12 novembre sur décision de la justice turque, il a aussitôt repris le chemin de la prison.

Amnesty International, qui suit de près le dossier, a dénoncé cette décision « scandaleuse ». « Les trois années qu’il a passées en détention provisoire découlent d’une parodie de justice, tout comme la peine à laquelle il a été condamné. Il faut mettre un terme à cette mascarade judiciaire, qui est emblématique d’une période où les procès-spectacles motivés par des considérations politiques sont devenus la norme », a déclaré Marie Struthers, la directrice d’Amnesty pour l’Europe.

Pour Ahmet Altan, maigre consolation, le rêve éveillé et l’écriture sont une forme d’évasion. « Je suis écrivain. Je ne suis ni là où je suis, ni là où je ne suis pas », écrit-il.

Un espace de liberté que ses juges, pour le moment, n’ont pas encore eu l’idée de lui enlever.

Je ne reverrai plus le monde. Textes de prison

Ahmet Altan, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud, Arles, 2019, 224 pages